‹ Mes souvenirsChapitre 14 sur 262 · SIC VOS NON VOBIS · texte numérisé non relu

SIC VOS NON VOBIS

résoudre à attendre la récolte. Je l'avais cédée sur pied à un entrepreneur nommé M. Grégoire, que j'avais connu à Blidah et qui s'était engagé, d'abord à rendre aux Arabes les semences qu'ils m'avaient prêtées, et ensuite à construire la smala avec l'excédent, sur les plans dressés par le capitaine Vincent et sous la surveillance du génie. Je dirai tout de suite, et pour n'y plus revenir, que la récolte fut superbe, dépassa nos espérances, apporta de sérieux bénéfices à M. Grégoire, et qu'ainsi mon escadron fut logé, sans que le Trésor eût déboursé un sou.

Ce fut le rapport dressé, en ces circonstances, par le capitaine Appert, qui décida le Gouverneur à étendre le système des smalas. Mais, hélas ! je n'habitai jamais le palais champêtre que je devais à la bonne volonté des Arabes, car, lorsqu'il fut achevé, j'étais déjà loin.

Forcé par la saison chaude de lever son camp sous Laghouat, le général de Ladmirault, qui s'entêtait à négocier avec Ben-Nacer, pour ne pas perdre le fruit de ses démarches, avait emmené avec lui le vieil Ahmed-ben-Salem, sacrifié à son gendre dénaturé. Le vieux khaliffa ne put résister à toutes ces tribulations et tomba malade en route, sans avoir la force d'aller plus loin que Boghar, où l'on me le laissa en garde. Je ne trouvais pas que nous eussions joué un beau rôle envers lui et je m'efforçai, par mes soins, de nous le faire pardonner. Il ne se rétablit pas, et un matin son second fils, Scheik-Ali, qu'il avait conservé auprès de lui, vint m'annoncer sa mort. « Ce qui est écrit est écrit, répondit-il à mes condoléances, et nul ne peut échapper à son destin. Demande seulement pour moi au général la permission de transporter à Laghouat le corps de mon père, pour qu'il repose dans le tombeau de ses ancêtres. » Un courrier rapporta bientôt de Médéah l'autorisation demandée. Presque en même temps, le général de Ladmirault était rappelé en

France, où il allait recevoir sa troisième étoile, et remettait le commandement de la subdivision à mon ancien chef et protecteur, le général Yusuf.

En cet été de 1852, nous vîmes arriver l'archiduc Maximilien, le frère de l'empereur d'Autriche, et pour lui, Yusuf, prestigieux metteur en scène, organisa une fête arabe incomparable. Tous les goums de la province de Tittery et du cercle de Boghar avaient été convoqués , et quand l'archiduc déboucha dans nos montagnes qui formaient, sous le soleil du matin, un merveilleux décor, il en put voiries cimes couronnées et les pentes sillonnées par d'innombrables cavaliers, vêtus de leurs plus beaux habits et montés sur leurs plus beaux coursiers.

Rien ne donne une plus parfaite idée de la force, de l'élégance et de la grâce que ces cavaliers sahariens, enveloppés de burnous de fine laine, blanche comme la neige, surmontés de larges chapeaux de paille que les plumes d'autruche font ressembler de loin à des bonnets à poil de grenadiers, et campés sur des juments, vêtues de soie éclatante et, pour ainsi dire, coquettes comme des femmes.

Lorsque la chaleur du jour fut tombée, on simula, pour l'archiduc, dans la plaine Ozanneau, aux portes de la ville de Médéah, l'attaque d'une tribu en marche, avec le bétail, et les femmes renfermées dans leurs palanquins, sur les chameaux. Puis, ce fut une chasse aux autruches, j'en avais amené six de Boghar, une chasse à la gazelle , une chasse au renard , avec les grands lévriers, une chasse au faucon , et enfin une fantasia endiablée. La journée se termina par un festin monstre où notre hôte impérial put comparer les mérites respectifs des cuisines turque, arabe et française. Le général Yusuf avait un cuisinier nègre nommé Fettah, dont l'histoire oublieuse aurait dû enregistrer le nom et qui avait fait ses études chez Véry, au Palais- Royal. Préparé par lui, le repas eût satisfait l'appé-

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