MON RÉGIMENT
qui poussait à ses extrêmes limites l'esprit de subordination, et qui annonçait au général Des vaux la naissance d'un de ses enfants par ce faire part peu banal :
« Mon général,
« J'ai l'honneur de vous informer qu'à la suite du congé que vous m'avez accordé, il y a dix mois, pour aller en France, ma femme vient de me rendre père d'une fille. »
A cette époque-là, servait encore dans le 2e régiment étranger, comme lieutenant, un officier prussien nommé Wilson, obligé de s'expatrier, disait-on de lui, comme de tant d'autres, pour avoir tué en duel un de ses supérieurs. A Metz, en 1870, nous le retrouvâmes comme officier d'ordonnance du prince Frédéric-Charles, et il offrit avec beaucoup de bonne grâce aux officiers qu'il avait connus à Constantine des services qu'ils déclinèrent tous.
Enfin, il y avait encore à Constantine l'état-major du 3e régiment de spahis, mais l'état-major seulement, car les escadrons, éparpillés dans toute la province, dépendaient des autorités locales plus que de leur colonel. Aussi, les officiers d'avenir ne faisaient que passer dans ce commandement. J'y ai connu le colonel Guérin de Walderback et le colonel du Paty de Clam.
Mon prédécesseur au 3e régiment de chasseurs d'Afrique, le colonel Mézange de Saint-André, chef de corps remarquable à certains égards, écrivant et parlant fort bien, donnait des ordres qui eussent pu passer pour des modèles. Mais, vieilli par un goût excessif pour le plaisir, absorbé par des préoccupations pécuniaires, il n'en surveillait pas l'exécution, et on avait, au régiment, l'habitude de n'en tenir aucun compte. Sa conduite en Italie venait de lui procurer les étoiles de brigadier, et à Bône, où il commanda la subdivision, il
épousa la très belle et très jeune fille d'un chef de bataillon d'infanterie.
Le régiment qu'il me laissait contenait des éléments excellents et possédait de belles traditions d'honneur et de vaillance.
Mais il y régnait un laisser-aller, une négligence qui mécontentaient le général Desvaux et qui me valurent de sa part, pour commencer, un accueil froid et peu engageant. Je me serais bien gardé de faire paraître, en arrivant, la moindre velléité de réformes, d'abord parce qu'un nouveau colonel risque de mécontenter tout le monde, en paraissant critiquer son prédécesseur, et ensuite, parce que je trouvais excellentes les mesures inscrites sur le livre d'ordres. Il ne s'agissait que de les faire appliquer. Je m'étais donc promis de ne rien brusquer, mais de serrer doucement sur tout mon monde une vis inexorable. Dès le début, j'eus une occasion d'indiquer de quel bois je voulais me chauffer. Le ministre de la guerre venait d'ordonner de libérer par anticipation un certain nombre d'hommes, pour réduire les effectifs dans chaque régiment. Les capitaines commandants me portèrent un travail tout prêt ; ils avaient prohté de l'occasion pour renvoyer les sujets médiocres et conserver les meilleurs : « Il faut recommencer tout ça, leur dis-je, en partant d'un principe opposé. Le renvoi par anticipation est une faveur; il faut l'accorder à ceux de vos hommes dont vous êtes le plus contents et qui en feront la demande.
— Mais, mon colonel, l'intérêt du régiment ! répondirent-ils.
— L'intérêt du régiment consiste à ce que tout le monde y soit persuadé d'une chose qui me servira de règle de conduite : c'est que les faveurs et les récompenses n'iront qu'à ceux qui en sont dignes. Nous avons dans la main de quoi mater les mauvaises têtes, et les ramener au bien par le sentiment de leur propre