PRIX DE VERTU
intérêt. Et, sî ça ne suffit pas, les corps de punition se chargeront de leur offrir un salutaire asile. »
J'ai toujours appliqué ce principe et je m'en suis toujours bien trouvé.
Notre quartier était sur les bords du Rummel, dans les anciennes écuries du bey de Constantine, appelées le s Bardo ». C'était très malsain. L'été, il y faisait une telle chaleur que les hommes ne dormaient pas, et l'hiver, ils étaient à patauger perpétuellement dans l'humidité et la boue. Aussi fallait-il se montrer prodigue de congés de convalescence, pour ne pas les perdre, et, pour recruter mon régiment avec des hommes faits et robustes, moins accessibles aux maladies que les conscrits, j'acceptais volontiers tous les anciens soldats qui demandaient à quitter les dragons, les cuirassiers, pour venir aux chasseurs d'Afrique. Ce n'était certainement pas la fleur des pois de l'armée que je recevais ainsi. Mais j'avais fait ce calcul : sur dix hommes qui m'arrivaient, j'en gardais huit en moyenne, qui, après avoir tâté du régime en vigueur au régiment, finissaient par s'amender et devenir d'excellents soldats. Les deux autres étaient généralement d'incorrigibles chenapans dont les conseils de guerre, les compagnies de discipline me débarrassaient. Il résultait de cet amalgame un régiment qui ne ressemblait en rien à ceux que l'on voit maintenant. Les conscrits ou les engagés volontaires étaient noyés dans la masse des vieux soldats et entraînés par un courant irrésistible. L'esprit militaire se développait avec intensité au milieu de ces vieux brisquards, bronzés par le climat et par le mouvement incessant de la vie de campagne.
Certainement, MM. les membres de l'Académie française, qui sont chargés de distribuer les prix de vertu, n'auraient pas eu beaucoup de clients dans mon régiment; mes hommes avaient presque tous la tête près du bonnet, surtout quand il y avait un peu d'alcool
dans cette tête, et il y en avait souvent; maïs quels bons soldats! quels gaillards solides ! Et comme, devant l'ennemi, ils faisaient honneur à l'uniforme qu'ils portaient! Et comme, bien conduits, il eût été facile de les faire passer dans le feu ! Pouvait-on demander autre chose à ceux que le maréchal Canrobert appelait les « obscurs outils de notre gloire » ?
Et que de types extraordinaires! Je me rappelle un certain comte de Contréglise, très authentique, camarade de collège de mon lieutenant-colonel et, par conséquent, ayant atteint depuis longtemps l'âge de raison. Il était intelligent, relativement instruit même, bien qu'il eût oublié une bonne partie de ce qu'il avait appris. Il possédait une santé de fer qui résistait à tous les excès imaginables, et, dans la vie, il ne voyait qu'une chose : la noce. Il était arrivé, je ne sais combien de fois, au grade de sous-officier. Toujours il avait fallu le casser. Quand on lui mettait des galons sur la manche, il s'envolait et ne rentrait plus.
Dans une expédition pacifique que nous fîmes, et dont je parlerai bientôt, un jour, j'étais sous ma tente et j'écoutais la conversation de deux de mes chasseurs qui ne me savaient pas là; l'un racontait à l'autre ses années de lycée et sa vie d'autrefois.
— Ah ! si j'avais su ! s'écriait-il. J'étais si heureux !
— Mais alors, pourquoi t'es-tu engagé? demanda le camarade.
— Pour faire marronner papa, répondit-il, moitié gai, moitié triste.
Je voulus voir ce garçon qui s'était condamné à la vie militaire pour faire marronner son papa. C'était le muletier de l'ambulance, c'est-à-dire le cavalier qui conduisait, à pied, bien entendu, le mulet chargé des cantines du chirurgien-major.
Mon corps de sous-officiers, pilier solide sur lequel reposait tout l'édifice, était excellent. Et pourtant la