‹ Mes souvenirsChapitre 133 sur 262 · NUMÉRO PORTE-BONHEUR · texte numérisé non relu

NUMÉRO PORTE-BONHEUR

carrière était encombrée, l'avancement lent. Ils arrivaient trop tard à l'épaulette; et j'avais le chagrin de voir dans d'autres régiments, moins fournis de sujets d'élite, les sous-officiers devancer les miens qui, tous, avaient de beaux services de guerre. Je ne leur passais rien. Je n'étais pas de l'école d'à présent, qui croit ressusciter l'esprit militaire, en tolérant chez les sous-officiers des tenues de fantaisie; et, quoique nous fussions moins qu'aujourd'hui sous le régime de la prétendue égalité, je ne voulais pas qu'il y eût dans le même grade des hommes mieux habillés que les autres, des fils de famille vêtus de drap fin et jalousés par leurs camarades qui, moins favorisés de la fortune, sont réduits à porter la tenue sortie du magasin. Tout le monde doit vivre de même, puisque tout le monde est soumis aux mêmes devoirs et exposé à la même mort. Je suis convaincu qu'aucun de mes sous-officiers ne m'a gardé rancune de la sévérité avec laquelle j'ai maintenu la tenue strictement réglementaire.

J'avais pour lieutenant-colonel mon ancien camarade de Francq. Il avait été jadis mon supérieur, mais subissait de bonne grâce une autorité que je rendais aussi légère que possible. Il me quitta bientôt, pour devenir colonel du 4e de chasseurs, qu'il amena en Afrique, où il mourut d'une maladie que les médecins ne purent guérir, mais dont les symptômes, encore présents à ma mémoire, me font croire qu'elle était le diabète, dont on ne parlait pas encore autant qu'aujourd'hui.

Il eut pour successeur le lieutenant-colonel de la Jaille, mort général de brigade. D'ailleurs, le numéro du régiment a porté bonheur à ceux qui l'ont porté, et, sauf un seul qui s'arrêta au grade de colonel, tous les officiers supérieurs de mon temps ont fait une belle carrière. Deux, le commandant de Tucé et le major Delaporte, sont morts généraux de brigade; et deux

autres, le commandant Charreyron et le commandant de Gressot, sont devenus généraux de division.

Au printemps de 1860, toutes les troupes de la division de Constantine furent mises en mouvement, pour une grande démonstration rendue nécessaire par les intrigues de Bou-Akhaz, le grand chef féodal du Ferdjiourah qui, depuis le jour où il avait fait sa soumission entre les mains du duc d'Aumale et était devenu notre allié, notre fonctionnaire, n'avait cessé de nous causer des embarras. Avec son infanterie, le général Desvaux pénétra dans la partie montagneuse du territoire de ce chef, et sa cavalerie fut chargée de parcourir les plaines adjacentes. Elle était commandée par le colonel de Vignolle, du 8e de chasseurs. Le colonel de Walderback, avec deux escadrons de ses spahis, et moi, avec quatre escadrons de mon régiment, nous en faisions partie. La colonne avait pour chef d'état-major le capitaine Billot, qui faisait sous mes ordres son stage d'état-major et qui, à ce moment, ne prévoyait pas encore ses futures destinées militaires. Ce fut une promenade plutôt qu'une campagne. Nos étapes étaient marquées d'avance, et nous ne distribuâmes pas un coup de sabre. Je ne parlerais pas de cette marche, si elle ne m'avait pas révélé quelle attention perpétuelle il faut donner à sa troupe, pour ne pas la voir fondre dans sa main, comme de la neige au soleil. Certains officiers s'imaginent qu'ils n'ont qu'à se mettre devant un escadron et à crier : « Chargez ! » C'est le côté brillant de leur rôle, mais pour le remplir il faut qu'ils aient du monde derrière eux, et pour qu'ils aient du inonde derrière eux, il faut qu'ils s'occupent de conserver celui qu'on leur donne, en sortant de la caserne. A la guerre, l'officier le plus utile est toujours celui qui présentera, au moment de l'action, la troupe la plus nombreuse et la mieux entretenue. Que les jeunes officiers méditent les « Mémoires » de ce grand cava-

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