L'EMPEREUR A ALGER
lier qui s'appela Curély, et ils y verront comment on conduit, sans les entamer, des escadrons, de Perpignan à Bonn. C'est toujours la parole de l'Evangile qui a des règles pour toute la vie : « Celui qui est fidèle dans les petites choses est fidèle dans les grandes. » Traduction : Pour la cavalerie, celui qui s'occupe du foin et va visiter les sangles est celui qui gagne les batailles.
En revenant à Constantine, je mobilisai un de mes escadrons qui prit part à l'expédition de Syrie et qui devait me revenir, moins d'une année après, sans avoir tiré le sabre, puisque l'expédition, commandée par le général de Beaufort d'Hautpoul, l'ancien aide de camp du duc d'Aumale, fut pacifique. En guise de butin, les officiers rapportèrent des chapelets qu'ils avaient fait bénir à Jérusalem.
Nous eûmes, cette même année, en Algérie, un événement considérable : le voyage de l'Empereur et de l'Impératrice à Alger. Ils arrivèrent le 18 septembre au matin, salués par les acclamations de la population, qui avait passé la nuit à les attendre, et par les salves d'artillerie de la place, des forts et de tous les navires en rade. Au plus fort du siège de Sébastopol, on n'avait pas entendu une pareille canonnade. Ce qui donnait à ce voyage un caractère particulier et ce qui justifiait l'enthousiasme des populations, c'est que l'Empereur, pour me servir des termes d'une allocution mémorable du maire du Mans, que j'avais entendue en 1843, « ne venait pas rechercher les témoignages d'une basse et vaine adulation », Il venait rechercher les besoins et écouter les vœux de notre belle colonie.
Tous les corps stationnés en Algérie avaient envoyé à Alger un détachement pour représenter l'armée d'Afrique, et chaque régiment de cavalerie y expédiait un escadron au grand complet, avec son colonel et son
étendard. Pendant que mes hommes suivaient la route de terre, j'allai m'embarquer à Philippeville sur le Christophe Colomb, avec l'étendard et sa garde d'honneur, et sur le même bateau prirent passage le général Des vaux et le préfet de Constantine, M. de Toulgouët, ancien rédacteur à la Presse, entré dans l'administration sous les auspices d'Emile de Girardin. Nous arrivâmes à Alger un jour avant l'Empereur, et en même temps que le détachement des Cent-gardes. Il faisait, ce jour-là, un siroco abominable, et les beaux Cent-gardes, déjà éprouvés par le mal de mer, suaient sang et eau dans leur brillant uniforme. Les zouaves, qui aidaient au débarquement, extrayaient, à demimorts, du bâtiment ces hommes superbes, presque tous recrutés dans le Nord, et, pour les consoler et les rafraîchir, ils leur disaient : « Vous trouvez qu'il fait chaud ! Vous ne sentez donc pas cette brise de mer ! Qu'est-ce que vous direz, quand le siroco soufflera? » Et les Cent-gardes s'imaginaient qu'ils ne sortiraient de cet enfer que cuits à l'étuvée dans leurs cuirasses. Le soir, heureusement, des torrents de pluie vinrent amortir la chaleur, et le lendemain ressembla à un jour de printemps.
Bien qu'attristées par de mauvaises nouvelles de la santé de la sœur de l'Impératrice, la duchesse d'Albe, dont la mort allait écourter le voyage impérial, les fêtes furent éblouissantes. Il m'en est resté deux dans la mémoire : une grande revue passée par l'Empereur sur le terrain de manœuvre de Mustapha, et un divertissement arabe organisé par notre metteur en scène ordinaire : le général Yusuf. La revue fut splendide. Au pied des hauteurs de Mustapha, en face de la mer bleue couverte de navires pavoises, l'armée d'Afrique tout entière, représentée par ses détachements en grande tenue, défila devant l'Empereur et l'Impératrice. Dans l'état-major impérial figurait le bey de Tunis, venu en