‹ Mes souvenirsChapitre 137 sur 262 · LE PRINCE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LE PRINCE NAPOLÉON

l'École de Saumur, homme très indulgent, et qui, d'ailleurs, venant pour la première fois en Afrique, était disposé à tout y trouver bien.

Nous eûmes à Constantine, au printemps de 1861, la visite du prince Napoléon, qui, accompagné de sa femme, la princesse Clotilde, et se rendant de Tunis à Lisbonne, voulut voir, au moins une fois par ses yeux, la belle colonie qu'il avait administrée de Paris. Le yacht qui l'amenait toucha, en serrant de trop près le « Cap de Fer », et il fallut aller le renflouer pour l'amener à Philippe ville. Le Prince reçut les officiers de la garnison dans le charmant palais de Constantine, ravissant spécimen de l'art arabe, qui pourrait rivaliser avec l'Alhambra de Grenade. Je me souviens qu'il était en costume de voyage. Il avait, d'ailleurs, la fâcheuse habitude de se plier difficilement aux rigueurs de l'étiquette, et, dans sa position, c'était une faute. On racontait encore dans l'armée comment, à Gallipoli, par une pluie battante, il avait débarqué, couvert d'un ulster et armé de son parapluie, devant l'armée française, rangée en grand uniforme pour le recevoir et immédiatement choquée de ce sans-gêne. La réception fut sommaire. Nous défilâmes devant l'Altesse Impériale, qui, fatiguée du voyage, se retira promptement dans ses appartements, où elle fit bientôt appeler un brigadier-fourrier de mon régiment, joli garçon, timide, bien élevé , qui m'avait été tout récemment envoyé, avec ce mot de recommandation d'Emile de Girardin : 0 Monsieur le colonel, vous allez recevoir dans votre régiment une jeune recrue à laquelle je porte le plus vif intérêt. C'est un jeune homme qui m'appartient au même titre que j 'appartenais au général Alexandre de Girardin , et qui, pour nom, porte le prénom de son grand-père. » Je l'immatriculai, en effet, sous le nom d'Alexandre, et, comme il s'était engagé aux chasseurs d'Afrique, je lui croyais la vocation militaire et l'ambition de par-

venir rapidement. C'était une erreur. Quoique bon sujet, ce jeune homme, que le Prince garda auprès de lui pendant les deux jours qu'il resta à Constantine, en le traitant avec une paternelle familiarité, allait bientôt se faire remplacer et quitter le service. Je le retrouvai plus tard à Paris , lancé dans les grandes affaires et le monde politique ; il portait alors le nom de son père adoptif qui, à sa mort, l'institua son légataire universel, et lui laissa une fortune considérable qu'il ne sut pas conserver. Aujourd'hui c'est un disparu.

Le général Des vaux, dont la froideur initiale envers moi s'était transformée en une chaude protection, et qui portait à mon régiment l'intérêt le plus vif et le moins dissimulé, se fit, en cette année 1 861, charger de l'inspection générale du 3e de chasseurs d'Afrique, et jamais, tant que j'ai servi, je n'ai assisté à une inspection plus profitable, faite avec autant de soin et autant de compétence. Il connaissait à fond, depuis plus de trente ans, le régiment dans lequel il avait servi d'abord, et qu'ensuite il avait eu constamment sous ses ordres ou sous ses yeux, en totalité ou en partie. Pourtant, il consacra de longs jours à le démonter en quelque sorte, comme un horloger démonte une montre, à en faire jouer tous les ressorts et tous les rouages , mettant le doigt sur le moindre défaut, l'expliquant, le réparant, et nous donnant, à tous, une leçon admirable de notre métier.

Cette inspection fut accompagnée d'un incident très comique. D'après les règlements, quand le général inspecteur arrive devant le régiment rangé en bataille, les trompettes sonnent quatre appels, et le colonel se porte au-devant du général pour le saluer du sabre, pendant que la musique joue un morceau quelconque. Or, au moment où j'abordais le général, mon animal de chef de musique ne s'avise-t-il pas de faire exécuter. . . les Deux Aveugles t d'Offenbach, alors dans tout le prestige de

Page 1