L'ÉCOLE DE SAUMUR
leur nouveauté. « Pas très bien inspiré, votre chef de musique », me dit le général, avec sa gravité habituelle.
Je le vis, entre autres choses, accomplir un tour de force de mémoire véritablement prodigieux. Nous étions sur le terrain de jmanœuvre. Il choisit au hasard, dans le rang, un brigadier et lui dit de commander un mouvement de la deuxième partie de la deuxième leçon du cavalier à cheval. Le brigadier, troublé , commande un mouvement. « Vous vous trompez, dit le général, ce que vous venez de commander appartient à la première partie de la troisième leçon. Mais cela ne fait rien. Donnez l'explication théorique du mouvement. » Le brigadier se trompe encore. « Maréchal des logis, rectifiez l'explication. » Le maréchal des logis commence à patauger. « L'officier de peloton, rectifiez. » L'officier reste bouche béante, a Capitaine commandant, rectifiez. » Le capitaine commandant, gagné par la contagion, ne rectifie pas. « Chef d'escadrons, rectifiez! » Le chef d'escadrons devient rouge comme une tomate et muet comme une carpe. C'était une déroute, un sauve-qui-peut général de toutes les mémoires, à ce point que la mienne, ordinairement imperturbable, s'en était allée aussi, et j'avais une peur bleue que, en désespoir de cause, le général n'arrivât jusqu'à moi. Pas du tout! Le voilà qui, à haute voix, devant le régiment ahuri, débite tous les paragraphes de la théorie, comme s'il les avait appris le matin même, montrant ainsi qu'il n'avait pas volé le numéro 1 avec lequel il était sorti, deux fois, de l'École de cavalerie.
Cette école fameuse dont j'avais tant entendu parler, que je n'avais jamais vue, et que je désirais tant voir, j'allais bientôt faire connaissance avec elle, dans des circonstances particulièrement favorables. Après l'inspection générale, les médecins m'ayant ordonné une saison d'eaux à Vichy, je m'étais rendu dans cette station et
j'étais allé prendre langue à Paris, avant de retourner à Constantine, lorsqu'un matin, le maréchal Randon m'envoya une estafette pour me prévenir qu'il partait dans deux heures, afin d'inspecter l'école de Saumur, et pour m'inviter à me joindre à lui dans cette visite qui était, disait-il, de nature à m'intéresser. Je le rejoignis aussitôt à la gare d'Orléans. A Saumur, pour recevoir le ministre, on s'était mis en frais, et, pendant deux jours, nous assistâmes aux exercices des élèves. De bonne foi, j'admirai tout, et en particulier les exercices équestres. Bien plus tard seulement, l'expérience et la réflexion me révélèrent la nécessité de certaines réformes que je cherchai à réaliser, quand j'en eus le pouvoir. Petite église fermée, l'école, dont le personnel se recrutait parmi les adeptes de la théorie et du littéral, ne s'inspirait pas en général de l'esprit guerrier qui ne se développe que dans le régiment. Il y avait mieux à faire que de retenir pendant un an ou deux les élèves, pour leur faire apprendre, par cœur et littéralement, les nombreuses pages d'une théorie tellement compliquée qu'on arrive rarement à la bien savoir et qu'on ne l'applique jamais à la guerre. Il y avait surtout une classe de sujets des plus intéressants dont on ne tirait aucun parti : celle des sous-officiers d'instruction. Ces sous-officiers étaient fort nombreux, puisque chaque régiment en envoyait au moins un, tous les ans, suivre un cours à l'école. Cela coûtait fort cher, et les neuf dixièmes d'entre eux quittaient ensuite l'armée, à leur sortie de l'école. Le problème consistait à les retenir sous les drapeaux. Je l'ai résolu plus tard, en les transformant en élèves officiers.
Quand je revins à Constantine, après cette courte absence, j'y trouvai le souvenir tout récent d'une visite faite par le maréchal Pélissier, et le compte rendu qu'on m'en donna me consola de l'avoir manquée. L'âge et la gloire avaient encore développé chez ce