EN VOYAGE
grand soldat ses allures de sanglier, qui contrastaient avec les façons correctes et dignes du général Desvaux. « Vous a-t-il bien reçus, au moins? demandai-je à mes officiers. — Oh! oui, mon colonel. » Et ils me racontèrent la scène suivante : « Quand nous sommes arrivés, il nous a demandé si vous vous portiez bien. Puis il nous a dit : — Messieurs, je suis enchanté de vous voir en bonne santé, car vous me paraissez, tous, vous porter très bien, excepté pourtant ce petit maigriot là-bas (c'était le major du régiment). Vous n'êtes pas malade, mon ami?
— Non, monsieur le maréchal.
— Allons! tant mieux! tant mieux! » Puis il avait fait un signe pour leur dire qu'il leur donnait congé; et les malheureux s'étaient bousculés à la porte, afin de sortir plus vite et d'échapper aux coups de boutoir toujours à craindre du terrible guerrier.
Je vivais très occupé de mes devoirs militaires, et chaque jour j'attendais le lendemain sans ennui et sans impatience.
Mais, pour une jeune femme comme la mienne, la vie à Constantine était un peu monotone. Elle n'aimait pas le monde, et sa seule distraction consistait à m'accompagner dans mes promenades à cheval quotidiennes, tantôt sur la route de Sétif, tantôt sur celle de Batna. Nous descendions quelquefois dans le Hamma, vers Philippeville, ou vers la propriété d'un ancien officier du régiment, le capitaine Vérillon, qui avait transformé en habitation agréable une concession qu'il avait obtenue, au fond de la vallée, et dont ii tirait bon parti. Comme l'automne était beau ; comme c'était le bon moment pour voyager; comme j'avais un escadron détaché à Biskra, je résolus d'aller le visiter, ce qui me permettait d'accomplir un devoir de ma charge et d'élargir un peu les horizons de ma compagne, condamnée jusqu'à présent à la contemplation quotidienne
28o MES SOUVENIRS.
des crêtes lointaines du Djurjura. Dédaignant la diligence, nous partîmes comme des seigneurs du moyen âge, ou comme des Arabes avant la conquête, montés sur mes excellents chevaux, suivis de mes deux ordonnances et d'un muletier, qui conduisait sa bête, chargée du bagage indispensable pour franchir les soixante lieues qui nous séparaient de Biskra, et que nous fîmes en quatre jours. D'ailleurs, nous devions trouver partout des caravansérails, offrant à des gens peu difficiles le vivre et le couvert. Les lits étaient un peu moins bons qu'à la caserne. Les menus se composaient invariablement de pommes de terre frites à l'ail et de vieux coqs étiques qui usurpaient le nom de poulets. Mais, après les longues traites, on mange avec appétit et on dort les poings fermés. Et puis, dans cette partie si pittoresque de l'Algérie, tout était nouveau pour mon charmant compagnon de voyage et tout l'émerveillait.
A Batna, nous reçûmes l'hospitalité de mon vieux compagnon du Sud, le colonel Pein, qui nous accompagna le lendemain , en dehors de la route battue, jusqu'à un endroit pittoresque nommé le « Ravin bleu », où nous déjeunâmes sur l'herbe, avant de prendre congé de lui, et d'où nous piquâmes droit sur El- Kantara, en brûlant l'étape de Ksour, où une smala de spahis avait fait des frais pour nous recevoir.
Nous eûmes, ce jour-là, le spectacle peu nouveau pour moi, mais tout à fait inconnu pour ma femme, d'une tribu en marche vers le Sud, avec ses troupeaux innombrables, conduits par ses bergers, ses femmes dans leurs palanquins, ses files interminables de chameaux chargés de bagages et ses cavaliers, massés à l'avant-garde et à l'arrière-garde, ou répartis sur les flancs de la colonne et faisant parler la poudre en l'honneur de la femme du colonel, qui a conservé toujours le souvenir de ce spectacle à la fois guerrier et biblique.