‹ Mes souvenirsChapitre 140 sur 262 · BISKRA. 2S · texte numérisé non relu

BISKRA. 2S

El-Kantara est un endroit étrange. On suit, pour y arriver, tantôt sur une rive, tantôt sur une autre, le lit pierreux d'un ravin à sec que les orages transforment parfois subitement en torrent. On marche droit sur une muraille de rochers qui barrent l'horizon, et ce n'est qu'en arrivant au pied qu'on découvre une fissure livrant passage à la rivière, qui s'y enfonce par un coude à angle droit. Là, est un pont très vieux et très solide qui donne son nom à toute la contrée : El-Kantara. Après avoir dit adieu aux quelques champs ensemencés qu'on vient de traverser, on entre dans le défilé et on parcourt toute une succession de vallées étroites, pierreuses et désolées, serpentant entre les rameaux rocheux détachés du grand massif del'Aurès. En débouchant du pont, on découvre à ses pieds une vaste oasis de palmiers, de jardins, qui boit toute l'eau de la rivière, et dont le vert intense contraste avec l'aspect désolé des environs. Nous passâmes la nuit à El-Kantara.

Le lendemain , nous côtoyâmes le caravansérail des Tamarins, où campait une compagnie d'infanterie allant tenir garnison à Biskra, et où nous trouvâmes un être assez mystérieux, bien des fois déjà rencontré par moi, et qui faisait pour le moment l'intérim du tenancier du caravansérail. On l'appelait Gabriel tout court, et on prétendait qu'il cachait sous ce nom modeste un autre nom plus éclatant, connu du seul Gouverneur général. Toujours accompagné d'un petit mulet gris, vêtu en Kabyle, mais parlant un français élégant, Gabriel était connu partout pour son inépuisable obligeance; il rendait service à tout le monde. A Biskra, qu'il habitait ordinairement, il passait son temps à cultiver son petit jardin et à jouer au piquet avec son curé. Je ne sais pas ce qu'est devenu ce mystérieux personnage.

Avant d'arriver à El-Outaya, nous visitâmes la curiosité de la route : un bloc énorme de sel gemme qui

fournit, de temps immémorial, leur approvisionnement aux Arabes, sans paraître diminuer. Toute cette région, d'ailleurs, est couverte d'efflorescences salines. Enfin, nous partîmes d'El-Outaya de grand matin, pour arriver à Biskra avant la grosse chaleur.

Quand on franchit le col de Sfâ, on a sous les yeux tout à coup le plus saisissant des panoramas ; c'est la vaste région des Ziban, qui se déroule aux pieds du voyageur. Aussi loin que sa vue puisse s'étendre, il aperçoit de nombreuses et verdoyantes oasis qui se détachent en vigueur sur le fond jaune d'or de l'immense plaine sablonneuse, avec, derrière soi, les massifs bleuâtres de l'Aurès. Et, quand ce voyageur est un patriote, c'est-à-dire un Français, en même temps que ses yeux se baignent dans les splendeurs originales de ce spectacle unique, où est écrite, avec les gloires de la nature, la grandeur du Créateur, son cœur lui rappelle que dans cette contrée superbe est écrite aussi la gloire de la France, car ses soldats ont arrosé de leur sang quelques-unes de ces oasis.

Voici, au premier plan , Biskra, laplusgrande de toutes. Voici au loin, vers la droite, les oasis de Farfar, Lichana, Tolga, célèbre par le siège de Zaatcha. Voici l'oasis d'El- Hamsi, centre d'une insurrection sévèrement réprimée. Voici, sur la gauche et plus rapprochée de Biskra, l'oasis de Sidi-Ockba, où, en 1844, fut blessé grièvement le capitaine Espinasse, le glorieux mort de Magenta.

Aujourd'hui, à travers ces palmes vertes que berce la chaude haleine du vent, la fumée pacifique des locomotives, succédant aux enivrantes fumées de la poudre, monte vers le ciel. Biskra est devenue une station d'hiver. Biskra possède un casino, des villas, des hôtels monumentaux où descendent les voyageurs du sleeping-car. A cette époque, Biskra ne possédait encore qu'un seul hôtel : l'hôtel du Sahara, qui n'aurait peutêtre pas été victorieux, s'il avait voulu lutter de con-

Page 1