ANECDOTE SCABREUSE
fort avec les caravansérails semés sur la route. Il fallut y descendre et, malgré la saison tardive, y souffrir toute la nuit de la chaleur, en y livrant bataille à la nuée des mouches dévorantes.
Ma première journée à Biskra fut consacrée à mes devoirs militaires, comme de juste. La seconde fut absorbée par une partie de campagne que nous offrit le caïd, homme de grande et haute naissance, de grande et haute mine, nommé Ben-Gahna. Son neveu, Bou-Lacras, que j'avais autrefois connu, en 1842, alors qu'il était un tout jeune homme adoré des dames, vint nous chercher le matin à l'hôtel, avec ses cavaliers sur leurs chevaux caparaçonnés de résilles et d'étoffes de soie, comme des danseuses espagnoles, et, accompagnés des officiers de l'escadron, nous allâmes déjeuner à Sidi-Ockba, dans le beau jardin, planté de palmiers, d'orangers, de grenadiers, qu'y possédait le caïd. Repas composé de mets arabes, couscoussou, mouton rôti, gâteaux au miel, et servi à la mode orientale, c'est-à-dire les convives assis sur d'épais tapis. Après la visite de l'oasis et du tombeau du vieux guerrier dont elle porte le nom, nous rentrâmes à Biskra. Tant à l'aller qu'au retour, nous avions fait à cheval nos quatorze petites lieues, au milieu de la poussière et des détonations d'une fantasia ininterrompue. Mais le spectacle prodigieux du coucher du soleil épuisant, sur les flancs de l'Aurès, tous les tons de la palette divine, et dorant la montagne d'Amar- Keddou, « la Joue rose », nous fit oublier nos fatigues, peu sensibles d'ailleurs à des gens habitués comme nous aux longues étapes. Le soir, pour nous reposer, grand dîner, servi à l'européenne cette fois, chez Ben-Gahna, qui conduisit après le repas ma femme dans son harem, d'où elle revint charmée des prévenances dont elle avait été l'objet.
Ce contact passager, ce coup d'œil rapide jeté sur la vie intime de la population indigène, m'amènent à pro-
clamer une fois de plus que chez les Arabes, et même dans les classes inférieures, il règne une décence, une dignité naturelle et une sorte de noblesse de langage et d'action, dont pourraient être fières les classes les plus aristocratiques des peuples dits civilisés, et dont on ne rencontre pas l'équivalent dans les populations moyennes de l'Europe. Et, à ce propos, le nom même d'El-Kantara, qui vient de tomber de ma plume, me rappelle une anecdote légendaire dont un autre Ei- Kantara, situé dans la province de Milianah, fut, dit-on, le théâtre, et que je vais essayer de raconter, malgré son caractère ultra-rabelaisien, parce qu'elle est un trait caractéristique de mœurs.
Elle roule sur un mot que j'imprimerais tout cru si j'avais le talent et, par conséquent, les immunités de M. Zola, mais que je suis forcé d'indiquer par la synonymie, en disant qu'il rappelle à l'oreille, mais non à l'œil, les bienfaits dont jouissent les nations quand elles ne sont pas en guerre.
Donc, un jour, dans une assemblée publique, à El- Kantara, un malheureux Bédouin se permit une de ces incongruités qui constituent, dans la Terre dudit Zola, l'unique talent d'un personnage très blasphématoirement nommé Jésus-Christ. Jamais pareille chose n'arrive parmi les Arabes, et le délinquant souleva contre lui une telle clameur de réprobation et de mépris, que, pour se soustraire à la honte qui l'accablait, il s'expatria. Il alla se faire oublier au Maroc, et s'établit à Fez. Comme il était intelligent et travailleur, il prospéra, et lorsqu'il toucha à la vieillesse, il était possesseur d'une fortune considérable. Tourmenté de la nostalgie, voulant voir, avant de mourir, le pays où s'était écoulée sa jeunesse, espérant que la mésaventure pour laquelle il s'était exilé était oubliée, il mit ordre à ses affaires et partit vers l'Est.
Auprès de Milianah, il regarda avec des yeux pleins