AUTRES EXCURSIONS
de larmes le pays natal qui lui apparaissait comme le paradis de son enfance et ces lieux familiers qu'il croyait avoir quittés la veille. Près du Chélif, un petit pâtre gardait ses moutons. Il lui demanda à quelle tribu il appartenait, et il l'entendit avec ivresse nommer sa propre tribu. Alors, il demanda à l'enfant des nouvelles des membres de cette tribu. Et l'enfant répondit avec intelligence à toutes les questions du bon vieillard : un tel était devenu caïd, un autre était mort, un troisième avait pris du service dans le Maghzen du bey de Tittery. Tout à coup, l'étranger aperçut un pont qu'il ne connaissait pas :
— Quel est donc ce pont?demanda-t-il au pâtre. En quelle année a-t-il été construit?
Tout le monde sait que les Arabes, très petits clercs en chronologie, désignent les années, non pas par leur millésime, mais par quelque fait important resté dans la mémoire de tous. Ainsi, l'année 1521 est pour eux l'année de l'Harrach, parce qu'elle vit un grand désastre subi par les Espagnols, sous Charles-Quint, sur les bords de l'Harrach. 1830, c'est l'année de la prise d'Alger. 1843, c'est l'année de la Smala. Ce n'est pas là, d'ailleurs, une mauvaise manière d'apprendre l'histoire.
Donc, le pâtre répondit à l'étranger :
— Oh! il y a bien longtemps que ce pont a été construit. Je n'étais pas né. Tenez, jeme souviens, c'était précisément l'année du.... vent d'Ali-Ben-Robbah.
Ali-Ben-Robbah, car c'était lui, baissa la tête. Son incartade était entrée dans l'Histoire. Tristement, il reprit son bâton de pèlerin, puis la route de Fez, où il mourut.
Au retour de ce voyage pittoresque de Biskra, ma femme, tout à fait revenue de ses préjugés contre l'Algérie, en réclama un autre. Et cette fois-ci, comme j'avais deux escadrons détachés à Bône,ce fut vers le
Nord que nous dirigeâmes nos pas, vers les centres colonisés, en suivant la route que par deux fois l'armée française avait prise pour les expéditions de Constantine. Je croyais bivouaquer le premier soir à un endroit nommé El-Alia. J'y trouvai une ferme opulente, et dans cette ferme un brave homme que j'avais connu quand j'étais lieutenant à Blidah : Chapus, l'ancien patron du Café des officiers. Il était devenu veuf, s'était remarié avec une très jolie femme, s'était transformé en gros fermier, et nous offrit l'hospitalité. Le lendemain, nous voulions aller coucher à El-Hammam-Maskoutine (les bains maudits) . Nous y arrivâmes à la nuit noire et par une pluie battante, après avoir failli rester dans la montagne, d'où nous voyions, sous nos pieds, les nuages crevant sur la vallée. Nous prîmes gîte à l'établissement où logent les malades qui viennent chercher dans cette station la guérison de leurs rhumatismes, l'obtiennent souvent, mais emportent en échange des fièvres fort tenaces qui régnent dans la contrée.
Au matin, en ouvrant nos volets, nous eûmes le curieux spectacle des sources d'eau bouillante qui sortent de terre, de-ci et de-là, et enveloppent le pays de perpétuels nuages de vapeur. Les eaux, très chargées, déposent à leur sortie des sels qui s'agglomèrent en colonnes, et finissent par boucher l'orifice des sources, en les forçant à se créer une issue un peu plus loin.
Cette large vallée est très boisée. On y chassait jadis le lion et la panthère. Ces animaux ont été remplacés par des hôteliers et des médecins, évidemment moins malfaisants. Les abords des sources sont très arides et peuplés seulement de colonnes de sel, qui ont donné naissance à une légende analogue à celle des filles de Loth, mais arrangée à la manière arabe.
Nous partîmes ensuite pour Guelma. C'était le 24 décembre, et nous entendîmes la messe de minuit au village de Dréhan, célèbre par le camp qu'y tint