TRIPLE ALLIANCE
mexicain, en leur promettant le tiers des sommes qu'il réclamait; et ces sommes n'étaient pas minces, puisqu'il se prétendait créancier de quatre-vingts millions.
Brochant sur le tout, flattant les rêves grandioses du Souverain, les ardeurs et les sympathies de l'Impératrice , corroborant les promesses des réfugiés mexicains, affirmant, comme eux, qu'une expédition au Mexique serait une simple promenade militaire pour l'armée française, dévoué aux hommes d'affaires et prenant en main leurs réclamations, âme damnée de M. de Morny, apparaissait enfin notre représentant au Mexique : M. Dubois de Saligny, qui, dans toute cette affaire, a joué le rôle d'un mauvais génie. Et voilà pourquoi nous sommes allés au Mexique.
Nous en sommes revenus dans de tristes conditions. Cette expédition nous a été fatale. Elle ne nous a pas été fatale, comme on l'a dit, parce qu'elle nous a pris notre or; nous en avions assez pour que les sacrifices qu'elle nous a imposés fussent sans portée. Elle ne nous a pas été fatale, comme on l'a dit encore, parce qu'elle a appauvri nos arsenaux, vu qu'en 1870, nous avions autant de matériel que nous en aurions eu si nous n'étions pas allés au Mexique. Elle ne nous a pas été fatale parce qu'elle nous a privés, en 1866, de notre liberté d'action et d'une partie des forces qui nous auraient peut-être donné la rive gauche du Rhin, si nous les avions jetées à temps dans le conflit de la Prusse et de l'Autriche. Ce n'était pas l'absence de trente mille hommes qui eût diminué sensiblement notre force militaire, si l'Empereur avait eu l'audace d'intervenir. Elle nous a été fatale, surtout, parce que la catastrophe qui l'a terminée, très perfidement exploitée, a diminué la confiance qu'inspirait à la France le gouvernement impérial, lui a fait perdre sa puissance extérieure en nuisant à son prestige intérieur et nous a enlevé, vis-à-vis de l'Europe, les bénéfices d'une situation appuyée jus-
qu'alors sur des succès ininterrompus. Mais il faut proclamer, parce que c'est la vérité, qu'elle est sortie d'une pensée élevée et désintéressée, et que si, plus tard, les hommes d'argent se sont abattus sur l'affaire, leurs bas calculs ne furent pour rien dans ses débuts. Non, les misérables questions d'intérêt pécuniaire ou personnel n'ont été ni la cause ni le but de l'expédition.
L'Angleterre, comme la France, et pour des raisons bien différentes , était , au début de la guerre de Sécession, acquise à la cause des Etats du Sud. Elle ne pouvait pardonner encore aux États du Nord la révolte qui, à la fin du siècle dernier, avait abouti à l'indépendance des Etats-Unis, grâce à l'appui de la France. Enfin, l'Espagne partageait les mêmes sympathies, parce qu'elle ne pouvait pas oublier que ses enfants figuraient en grand nombre dans les armées du Sud. Ces deux puissances étaient donc assez disposées à une action qui rapprochait leurs forces du théâtre de la guerre américaine, et saisirent, avec notre pays, le prétexte d'intervention que fournissait le gouvernement mexicain.
Depuis plus de cinquante ans, les gouvernements éphémères qui se succédaient au Mexique, créés et renversés par l'insurrection, étaient hors d'état de protéger les intérêts, et quelquefois même la vie des nationaux européens. Déjà, en 1838, il avait fallu envoyer une escadre française dans les eaux de la Vera-Cruz, et le président d'alors, Santa-Anna, n'accorda les satisfactions réclamées par le gouvernement du Roi qu'après la prise du fort de Saint-Jean d'Ulloa. Naturellement, tous ces gouvernements d'émeutiers n'avaient pas le sou, et ce Mexique, réputé autrefois pour ses richesses métalliques, ce Mexique, qui jadis envoyait annuellement à l'Espagne des galions chargés d'or, était dans la plus noire misère. En 1856, le gouvernement fut amené par la force des choses à prendre de l'argent là