LE DRAPEAU ENGAGÉ
à affirmer que la marche sur Mexico serait un triomphe.
Cependant, l'amiral Jurien de la Gravière, en face du départ des Anglais et des Espagnols, avait agi sagement et patriotiquement en signant la fameuse convention de la « Soledad », qui permettait à la France de s'en aller à son tour le plus honnêtement du monde. Il fut désavoué, et, avant même que le gouvernement mexicain eût ratifié la convention, l'Empereur envoyait un renfort de 3,500 hommes, qui doublait le corps expéditionnaire mis sous les ordres du général de Lorencez. L'amiral revint en France, pour accepter cependant quelques mois après, avec patriotisme et abnégation, le commandement de l'escadre du golfe du Mexique.
Petit-fils par sa mère du maréchal Oudinot, le général Latrille de Lorencez était un vrai chevalier. De haute taille, de grande mine, grave, froid, silencieux, un peu solennel, c'était un très bon officier d'infanterie. Mais il n'avait pas l'esprit assez vif et assez pénétrant pour se reconnaître au milieu des intrigues dont il était entouré. Pour lui, M. de Saligny était en possession de la pensée de l'Empereur, et il le suivit aveuglément dans cette première étape malheureuse de la malheureuse expédition. Il avait, comme chef d'étatmajor, le colonel Letellier-Valazé, ancien aide de camp du général Changarnier, petit-fils du conventionnel, homme spirituel, instruit, bon militaire, mais opposant, par tradition de famille. Les 3,500 hommes du général de Lorencez vinrent rejoindre leurs camarades campés à Orizaba, au pied des Cumbrès ; et on partit pour la a marche triomphale » sur Mexico.
Le 5 mai, le général arrivait en face de Puebla, avec sa petite armée de 6,000 hommes. « Ils nous attendent », avait dit M. Dubois de Saligny. Hélas! oui, nous étions attendus, mais pas de la façon qu'on espérait. En vain le général Almonte, éclairé par l'expérience
des sièges précédents, conseilla-t-il de négliger les forts du Nord, très puissamment armés, et d'essayer de pénétrer dans Puebla par le côté opposé, moins bien défendu; le général de Lorencez, après une reconnaissance sommaire, lançait sur le fort de Guadalupe, la clef de la position, le premier bataillon de chasseurs à pied et un bataillon du 2e de zouaves. C'était de la folie !
Bien armé, bondé de troupes de choix, protégé par un large fossé, le fort était à l'abri d'une escalade, tentée en plein jour par des soldats qui avaient à parcourir, avant d'arriver au fossé, un long espace, balayé par les balles mexicaines. Les Mexicains, nous le verrons plus d'une fois, ne résistent pas à une attaque en rase campagne, mais abrités derrière les murailles, ils montrent beaucoup de ténacité. Chasseurs et zouaves s'élancent d'un bond jusqu'au fossé. La plupart, emportés par leur ardeur, s'y précipitent, et on les voit chercher à pénétrer dans le fort par les embrasures des pièces. On les voit aussi tomber, victimes de leur témérité, et quand, obligé de se rendre à l'évidence, le général de Lorencez fait sonner la retraite, il en reste un tiers dans le fossé.
L'armée demeura, pendant quarante -huit heures, campée sur le terrain de l'action, offrant le combat à la garnison de Puebla qui ne s'aventura pas en dehors de ses murailles. Puis, emportant ses nombreux blessés et sans laisser derrière elle le moindre trophée à l'ennemi, elle reprit le chemin d'Orizaba, surveillée de loin par les Mexicains qui, à l'entrée du défilé des Cumbrès, attaquèrent nos troupes auxiliaires commandées par le général Marquez, celui que les Puros avaient surnommé le « tigre de Tacubaya », en mémoire du sac de cette ville, sous la présidence de Miramon. Un bataillon du 99e de ligne, sous les ordres du commandant Lefebvre, culbuta les libéraux et leur prit un drapeau.