‹ Mes souvenirsChapitre 154 sur 262 · UN ŒUF ET UN VOLCAN · texte numérisé non relu

UN ŒUF ET UN VOLCAN

La raison était étrange dans la bouche d'un militaire, qui semblait ignorer qu'il y a des magasins, des dépôts, des approvisionnements, des rechanges précisément destinés à l'entrée en campagne.

Ce ne fut pas tout. Dès que mes deux escadrons furent à Blidah, j'en passai très minutieusement l'inspection et j'envoyai à mon major la nomenclature détaillée des objets qui nous manquaient, avec ordre de nous les faire expédier à Alger. Le major me répondit que le général lui avait défendu de rien faire sortir du dépôt. Ainsi , mes hommes étaient exposés à manquer à la guerre de ce qui pouvait leur être nécessaire, à en souffrir, à en mourir peut-être , parce que, sans motif, et par la dissemblance unique de leur caractère, leur colonel et leur général se déplaisaient mutuellement ! C'était trop fort ! Je me plaignis directement au maréchal Pélissier, qui télégraphia au général de façon à faire cesser ces taquineries. Depuis , je n'ai plus entendu parler du général Nesmes-Desmarets. Je ne l'ai jamais revu et je n'en ai pas souffert.

Laissant mes escadrons rejoindre Alger par étapes, je pris, à Philippeville, le paquebot. Je retrouvai auprès du maréchal Pélissier le même accueil bienveillant que, vingt ans auparavant, chef d'état-major du général de Lamoricière, il avait accordé au jeune sous-ofïicier de spahis qu'il avait pris sous sa protection. Chef toutpuissant de cette Algérie, où il avait mis le pied en 1830, comme capitaine d'état- major, duc de Malakoff, maréchal de France, il avait réalisé et dépassé tous ses rêves. Mais, alourdi par l'âge, et peut-être aussi par un mariage tardif, il ne s'intéressait plus à grand'chose, et passait son temps à gâter sa fille , charmant bébé de trois ans, et à se mettre en colère. Je me souviens encore d'un déjeuner auquel assistait la famille de la maréchale : sa mère, sa sœur et son beau-frère. On apporta à l'enfant un œuf à la coque qu'elle trouva trop

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cuit. Le maréchal le fit changer contre un autre qu'elle trouva trop cru. Si la petite fille m'avait appartenu , il est probable qu'elle n'aurait pas eu d'œuf du tout. Le maréchal entra dans une colère terrible contre le maître d'hôtel; je vis le moment où il se levait pour le jeter par la fenêtre, et je pensai qu'il ne ferait pas bon, réellement, faire la guerre avec ce volcan. Il m'accorda, d'ailleurs, tout ce que je lui demandais dans l'intérêt de ma troupe; et c'est ainsi que j'obtins la permission de la faire camper sur le bord de la mer, à Alger, au lieu de la laisser se morfondre dans son bivouac poudreux et sans ombre de Blidah.

Le départ de toutes les troupes de l'armée d'Afrique, destinées au Mexique, avait d'abord été fixé au 15 août. Il fut différé à plusieurs reprises, par des ordres venus de Paris, et nous en profitâmes pour assister, le jour de la fête de l'Empereur, à un événement mémorable pour l'Algérie : l'inauguration du premier tronçon de ses voies ferrées, d'Alger à Blidah. Il y eut banquet, toasts, discours, bal, et, pour que rien ne manquât à la fête, nous pûmes contempler les rédacteurs des principaux journaux de Paris, invités par les administrateurs. Ces messieurs apportaient avec eux leurs discussions ordinaires, dont le fond était, naturellement, la campagne du Mexique. Les uns l'approuvaient, d'autres la blâmaient. Mais tous affirmaient que nous allions faire là- bas une simple promenade militaire , et que l'armée mexicaine ne nous opposerait pas la moindre résistance. C'étaient de singuliers prophètes.

Tous ces retards apportés à notre embarquement nous troublaient la cervelle. C'était le moment où Garibaldi, après avoir révolutionné Naples et la Sicile, cherchait à enlever Rome au Pape et la Vénétie à l'Autriche. On disait l'Empereur plus préoccupé des affaires d'Italie que de celles du Mexique, et on allait jusqu'à prétendre qu'un contre-ordre définitif pourrait

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