‹ Mes souvenirsChapitre 155 sur 262 · EMBARQUEMENT · texte numérisé non relu

EMBARQUEMENT

bien nous arriver. Ces délais ont été déplorables, parce qu'ils ont ajouté au prestige du parti libéral mexicain que nous allions combattre, et lui ont donné le temps d'organiser une défense vigoureuse, dont nous aurions eu moins à souffrir, si nous avions agi promptement et énergiquement, ainsi qu'il a fallu le reconnaître par la suite. Mais ils étaient le résultat de la centralisation excessive des services. Les tout-puissants bureaux de la Guerre n'entendaient déléguer à personne la moindre parcelle de leur autorité. Et pourtant, excellents pour maintenir la tradition et la règle et exécuter un travail régulier, en temps normal, ils devenaient insuffisants dès qu'il s'agissait de sortir du train-train quotidien. Ils paralysaient toutes les initiatives. Ils engourdissaient toutes les bonnes volontés. Et puis, il y avait encore la rivalité traditionnelle des départements de la Guerre et de la Marine. Quand l'un des deux ministres arrêtait une disposition qui exigeait le concours de son collègue, le second négligeait volontiers d'envoyer les instructions appropriées. Et tout restait en suspens; et nous nous rongions les poings, sur le bord delà mer. Je profitai de ce mois d'inaction forcée pour mettre tout mon monde en parfait état. Et lorsque, l'avant-veille de notre embarquement, le général Yusuf passa la revue réglementaire de départ, il n'eut que des éloges pour le bel aspect de mes escadrons.

Enfin, le 6 septembre au soir, Y Aube, qui devait prendre à son bord mes deux escadrons et un gros détachement du train, jeta l'ancre dans la rade d'Alger. Le lendemain, de grand matin, nous levions notre bivouac et nous employions la plus grande partie de la journée à notre embarquement. De grands chalands venaient prendre nos chevaux, et les conduisaient contre le flanc du bateau. Là, on passait sous le ventre de chacun deux sangles reliées à une corde actionnée par un palan établi au bout d'une vergue, et on les

3io MES SOUVENIRS.

hissait ainsi à bord. Lorsque le premier cheval embarqué fut arrivé au bout de la vergue, et au moment où l'on allait le redescendre, les sangles cédèrent, et la malheureuse bête, tombant d'une hauteur de plus de quatre mètres, se brisa les reins. C'était un fâcheux présage, et ce fut un premier crève-cœur pour moi qui ai toujours adoré ces animaux-là et qui, au moment où je les emmenais si loin, les considérais presque comme des enfants, des enfants d'une race inférieure, moins attachante sans doute que mes hommes, mais des enfants tout de même.

UAube était un transport construit pour transporter les troupes en Crimée sur un modèle auquel on a renoncé. Il marchait à la voile et à la vapeur. Les bâtiments comme lui manquaient, à ce qu'il paraît, de stabilité. Ils étaient peu solides, peu maniables, à cause de leurs dimensions exagérées, et ne convenaient pas à une longue traversée qui les exposait aux différents accidents de la mer.

Il était commandé par un capitaine de frégate, le commandant Rozier, un très bon marin, qui me plut tout de suite et que je devais, par la suite, considérer comme un très digne homme, mais qui manquait d'initiative et se conformait à la lettre plutôt qu'à l'esprit de sesinstructions. Il avait de bons officiers et un bon équipage; mais il était visible, en mettant le pied sur le pont, que l'enthousiasme ne régnait point dans le bateau , et qu'on nous y accueillait en gêneurs plutôt qu'en frères. Cela s'explique. Les officiers recherchent peu un embarquement à bord d'un transport, et, quand ils ont de l'ambition, ils préfèrent de beaucoup servir sur la flotte de guerre, où ils ont mille occasions de s'instruire et de se distinguer. Les matelots, de leur côté, n'aiment pas beaucoup cet encombrement de bêtes et d'hommes qui complique leur service et augmente leurs fatigues. Ils eurent à hisser 450 chevaux ou mulets.

Page 1