SUR RADE
Toutes ces bêtes furent installées, très sommairement, dansd'immensesécuries superposées et disposées, deux de chaque côté du bateau. Naturellement, j'assistai moimême à cette installation, et j'en fus navré. Les chevaux étaient attachés, par la longe, à des anneaux fixés aux flancs du bâtiment, et retenus en arrière par une barre de bois qui les protégeait contre le roulis. Ils étaient serrés les uns contre les autres, exactement comme des anchois dans un baril, ou comme des cartes dans un jeu de piquet. Mon Dieu! pensai-je, comment arrivera-t-on à leur donner à boire et à manger? Et puis, en se frottant, ils vont se blesser! Hélas! ils se blessèrent, et beaucoup d'entre eux devaient sortir de là les côtes déchirées; et dix-huit mois après, quelquesuns portaient encore sur leurs flancs des plaies qui n'étaient pas fermées. Et pour respirer ? Des manches à vent envoyaient de l'air jusque dans les parties basses du navire, mais elles ne m'inspiraient qu'une confiance médiocre, et je me demandais si la ration d'oxygène serait suffisante pour ces « buveurs d'air », comme on appelle les chevaux barbes. Les hommes se casèrent de côté et d'autre, comme ils purent.
Mon chef d'escadron et moi, nous fûmes logés très convenablement, au carré du commandant, dans des cabines confortables. Mais les autres officiers étaient très mal lotis. On avait disposé pour eux, à l'extrémité d'une écurie, une espèce de carré sommaire. Ils n'avaient même pas tous un hamac pour se coucher, et ils n'étaient séparés des chevaux que par une toile. Leur réduit, en outre, devait être envahi, chaque matin, par l'eau avec laquelle on lavait les écuries.
Le 7 au soir, tout le monde était casé à bord tant bien que mal. Tout le monde y coucha. Nous nous attendions à appareiller le 8 au matin, mais dans la nuit, le commandant Rozier reçut l'ordre de retarder encore son départ de vingt-quatre heures, pour
prendre dans les magasins un supplément d'approvisionnement destiné au Mexique. Il fut obligé de modifier son arrimage. Et, comme je m'intéressais à ces travaux, je remarquai que cet arrimage était fait d'une façon sommaire, imparfaite, et je me dis intérieurement que nous devrions nous estimer très heureux si, en route, il ne se déplaçait pas de façon à nous envoyer tous au fond de l'eau. Cette journée fut mortelle. Les chevaux commençaient à souffrir du manque d'air et de l'immobilité, et j'enviais le sort des zouaves du 3e régiment qui, embarqués sur deux superbes vaisseaux, le Fontenoy et la Cérès, avaient pu faire route immédiatement. Il y avait, sur la rade, cinq transports à charger, et la direction du port possédait tout juste les moyens nécessaires pour servir un seul bâtiment. On voulait porter aux cinq vaisseaux, à la fois, leur matériel, de sorte que rien ne se faisait bien. On chargeait sur un bateau les objets destinés à un autre, et il fallait ensuite aller les rechercher. C'était une confusion inexprimable. Tout le monde donnait des ordres : le Ministre de la Guerre, le Ministre de la Marine, le Gouverneur, le Sous-Gouverneur, l'Amiral, l'Intendant, et perpétuellement VAube absorbait dans ses flancs de nouveaux colis. Les batteries se remplissaient de sacs d'orge et de farine. Sur le pont, s'amoncelaient les balles de foin destinées à nos chevaux. La circulation devenait impossible; comment ferait-on pour manœuvrer?
— Est-ce qu'ils s'imaginent que nous allons consommer tout cela? demandai-je au commandant Rozier. Nous avons pour plus de six mois de fourrages et de vivres.
— Que voulez-vous que j'y fasse? répondit-il. Je prends ce qu'on me donne. Si nous coulons, nous le verrons bien. .
Je gagnai à ce nouveau retard un excellent cuisinier.