EN R0UTE
Dans la journée, je vis monter à bord un beau garçon à l'air distingué, et qui paraissait dans la fleur de la jeunesse.
— Mon colonel, me dit-il en posant sa valise à terre, je viens vous demander de vouloir bien m'emmeneravec vous au Mexique.
— Et à quel titre?
— Comme cuisinier. Vous ne me reconnaissez pas? Je suis Dargenson.
— Dargenson ! l'ancien cuisinier du maréchal Clausel! l'ancien gérant du Cercle de Médéah! Ce n'est pas possible. Vous êtes trop jeune.
— Pardon, mon colonel. J'ai cinquante ans. Je suis venu en Afrique en 1830, et je vous ai connu à Médéah.
C'était vrai. Dargenson s'était marié, avait gagné quelque argent en tenant le Cercle. Ses enfants avaient grandi ; il les avait placés. Mais Mme Dargenson n'ayant pas, comme lui, conservé les apparences de la jeunesse, la vie conjugale ne lui offrait plus d'attraits suffisants, et il brûlait d'aller tenter la fortune au Mexique.
— Emmenez-moi avec vous, me dit-il. Vous en avez le droit et vous me rendrez un grand service, car cela me donnera mon passage gratuit. Une fois que nous serons arrivés à Mexico, si vous n'avez plus besoin de mes services, je me tirerai d'affaire tout seul.
Justement, le contre-amiral, commandant supérieur, était à bord, surveillant les derniers détails de l'embarquement ; je lui soumis le cas. Il me répondit que j'avais le droit d'emmener un domestique civil , et Dargenson fut inscrit sur le rôle des passagers.
Enfin, tout était prêt, et le 9 septembre, à onze heures du matin, trois bâtiments quittaient ensemble la rade : VAriège, transport mixte, emportant une batterie de montagne; le Gainer, vapeur à aubes, allant
3i4 MES SOUVENIRS.
chercher des troupes à Oran, et Y Aube, transport mixte, qui emportait mes deux escadrons et le détachement du train.
Nous partons ! Nous sommes partis ! Le temps est superbe. La mer est bleue. La brise souffle du nordest. Nous lui livrons toute l'immense surface de nos voiles.