JOURNAL DE BORD
Beau temps. — Relâche à Ténériffe. — Jours moroses. -- Les économies de charbon. — Grosse mer. — En pleine tempête. — Où sommes-nous ? — A la Martinique. — Mademoiselle Emilie. — Empoisonné ! — A la Vera-Cruz. — Premier deuil. — Accès de fureur.
ç septembre 1862. — A peine sortie du port, notre petite escadrille se disperse. Le Gomer tourne à droite, dans la direction d'Oran, et Y Aube, couverte de toile, laisse derrière elle YAriège, dont la marche est moins rapide. Le temps est superbe, mais le commandant est sombre. Il se plaint qu'on ait chargé démesurément son bateau. Au milieu de l'encombrement, le service des écuries est pénible et dangereux. Un trompette du quatrième escadron, de corvée de propreté, est renversé sous les pieds des chevaux et a la jambe bilsée. L'air, en passant par les manches, circule dans les batteries, et nos bêtes, quoique très serrées les unes contre les autres, ne paraissent pas trop souffrir. Le jour tombe, la lune monte à l'horizon. Ses lueurs d'argent glissent sur les flots et, frappant la voilure du transport, le transforment en un grand fantôme blanc. Groupés sur le gaillard d'arrière, mes officiers chantent un nocturne à plusieurs voix que les hommes, impressionnés malgré
3iô MES SOUVENIRS.
eux par la magie du spectacle, écoutent silencieusement. Soirée délicieuse ! Moyenne de la marche, près de neuf nœuds.
10 septembre. — Temps magnifique. Mer calme. La brise tombe. On ne marche qu'à la vapeur à petite pression, et notre vitesse diminue. A onze heures, un peu sur la droite, on commence à découvrir les côtes d'Espagne, devant lesquelles passent plusieurs bâtiments. A une heure, le vent se lève, mais cette fois il est debout. La mer devient houleuse. De six nœuds, notre vitesse passe à trois seulement. Nous ne sommes plus qu'à deux lieues des côtes d'Espagne et, dans la soirée, nous doublons le cap de Gâte. La santé des hommes et des chevaux est assez bonne.
// septembre. — Au lever du soleil, le vent tombe, mais la houle persiste et nous fatigue. Nous longeons toujours les côtes d'Espagne ; mais une brume épaisse nous empêche de voir autre chose que l'ensemble de la Sierra-Nevada. Nous voyons, sur ses sommets, des plaques de neige, et de temps en temps, quand survient l'éclaircie, nous apercevons, sur ses flancs, des maisons et des villages. L'aspect de la côte est sévère. Le rivage paraît plus aride encore que celui d'Afrique. Sur le pont, la fumée de la machine et la poussière du charbon, rabattues par le vent, rendent le séjour désagréable. Il a fallu fermer les sabords, pour empêcher les paquets de mer d'embarquer, et dans les batteries, où la fumée pénètre par les manches à air, quelques chevaux commencent à souffrir du manque d'air et de la grande chaleur, que développe le voisinage de la machine. L'un d'eux présente des phénomènes d'asphyxie. On le hisse sur le pont et on le traite énergiquement. A huit heures du soir, quelques chevaux, rendus furieux par la souffrance, commencent à se battre et à se mordre. On entend des hennissements de colère et de grands piétinements. Un cheval est tombé sous les