‹ Mes souvenirsChapitre 159 sur 262 · BEAU TEMPS · texte numérisé non relu

BEAU TEMPS

pieds des autres. 11 faut le tirer de là, et le manque d'espace, l'affolement des bêtes rendent longue, pénible et dangereuse cette opération, que mes hommes accomplissent avec leur dévouement et leur entrain habituels. Pendant la nuit, le vent tombe. La mer redevient calme.

12 septembre. — A trois heures du matin, on aperçoit les feux de Gibraltar, et au jour, nous entrons dans le détroit. On distingue parfaitement les côtes d'Afrique et celles d'Espagne dont on se rapproche le plus possible, pour éviter les courants très forts qui régnent au milieu de la passe. Voici les maisons et les fortifications du préside de Ceuta. Vers dix heures, la ville, la rade et le port de Gibraltar, que nous cachait jusqu'ici le morne, hérissé de canons, apparaissent tout à coup. Au fond de la baie, nous voyons la ville d'Algésiras, et, juste en face de Gibraltar, le village de Saint- Roch. Le détroit est sillonné de bâtiments de toute espèce. Dans le port, on nous montre un grand transport chargé de troupes qui, à la suite d'une collision avec un autre navire, a dû s'y faire réparer. A onze heures, nous sortons du détroit, en passant à huit cents mètres à peine de la petite ville de Tariffa, entourée d'une vieille enceinte, avec tours carrées, comme toutes les antiques cités maures. La pointe de Tariffa, reliée à la ville par une dune, porte une batterie en assez mauvais état, et, sur ses remparts, nous apercevons distinctement le soldat portugais, tout de blanc vêtu, qui monte la garde. Notre marche s'est un peu relevée, et, quoique le vent debout rende les voiles inutiles, nous faisons de sept à huit nœuds.

ij septembre. — Nous sommes en plein Océan. Le temps est très beau. Nous continuons à marcher à la vapeur. En dépit du calme de l'atmosphère, la mer est creusée par une houle profonde qui vient du large. Le roulis fatigue beaucoup bêtes et gens.

14 septembre, — Navigation sans incident. Depuis

3i8 MES SOUVENIRS.

notre sortie du détroit, nous n'avons pas vu une voile. Cette nuit, la brise s'est levée dans la bonne direction. On s'est hâté de larguer les voiles et on a fait jusqu'à dix nœuds. Le matin, on a cru pouvoir éteindre les feux; mais il a fallu les rallumer presque aussitôt, parce que la vitesse tombait. Quoique plus battue qu'hier, la mer est moins fatigante. La température est assez fraîche. Tout va bien à bord.

75 septembre. — Mer très belle; pas de vent. On avance lentement à la vapeur. Un de nos chevaux, placé près du tuyau de la machine, a été pris d'une affection de poitrine si rapide qu'il a fallu l'abattre et le jeter à l'eau. C'est le premier que nous perdons en mer. Au moment le plus chaud de la journée, la température ne dépasse pas 23 degrés. Les nuits sont fraîches, etcependant nous sommes au sud du parallèle de Touggourt.

16 septembre. — Au petit jour, l'île de Ténériffe apparaît, à cinq lieues en face de nous, et nous admirons la sûreté avec laquelle la route du navire a été indiquée et suivie. A sept heures et demie, nous sommes à hauteur de la pointe nord de l'île. Mais le temps est sombre, et les nuages bas nous dérobent la vue du fameux pic. Entourée d'une épaisse ceinture de roches volcaniques, noires et déchirées par des coupures profondes, Ténériffe, où l'on ne voit pas d'abord trace de végétation, a un sombre aspect, avec ses rares maisons jetées sur les bords de la mer, à l'entrée de quelques ravins allant se perdre dans les profondeurs de l'île. Cependant, à neuf heures et quart, en arrivant au mouillage devant Sainte-Croix, la capitale de l'île, la tristesse de l'horizon diminue. Les roches volcaniques, en s'écartant, ont laissé entre elles un espace libre dont l'industrie humaine a profité. Elle a bâti une ville, petite, mais de coquette apparence, et elle a cultivé avec soin les terrains plus fertiles qui montent en penf e douce

RELACHE A TENERIFFE. 319

vers l'intérieur. Par exemple, on ne voit presque pas d'arbres. Nous trouvons, au mouillage, le vapeur l'Albatros, qui porte une batterie montée de l'artillerie de la Garde, et le vaisseau l'Ulm, chargé de troupes à pied. Tous deux sont partis de Cherbourg le 3 septembre. \JUlm est déjà sous pression, pour appareiller dans la soirée. Les officiers qui ne sont pas de service ont la permission de descendre à terre ; mais les hommes sont sévèrement consignés à bord. Cette rigueur est exigée par la discipline, et aussi par le souci de leur santé ; car les femmes de Ténériffe passent pour être jolies et faciles, mais pour laisser aussi aux voyageurs imprudents des souvenirs cuisants de leur entretien.

ij septembre . — Séjour au mouillage de Sainte- Croix. Deux heures suffisent pour visiter la ville, propre et bien percée, mais qui n'a rien de très remarquable, excepté une église extrêmement décorée dans le style espagnol et quelques maisons de même style, avec un patio intérieur et, à l'extérieur, des balcons et des miradores. La population est belle et paraît à son aise. Le passage des vaisseaux français, depuis l'ouverture de la campagne du Mexique, l'enrichit. Les environs sont peu boisés et couverts de plantations de nopals. Depuis une douzaine d'années, les vignes, qui donnent ici un vin comparable à celui de Madère, ne produisant plus de quoi payer leur entretien, ont été en grande partie arrachées et remplacées par des cactus sur lesquels on développe la cochenille. En s'élevant un peu derrière la ville, on voit, à l'est, la grande Canarie, la seconde île de l'Archipel. Tout le monde connaît la célébrité du climat des Canaries, à la fois salubre et tempéré, rafraîchi par un vent du nord-est constant. Il pleut rarement, et les nuages qu'attire le pic ne donnent que peu d'humidité à l'air. Sainte-Croix a une garnison composée d'infanterie et d'artillerie, dont la tenue est parfaite et contraste avec les allures un peu

débraillées des rares soldats français qui ont obtenu la permission de quitter leur bord. Nous passons la soirée au cercle, établissement bien tenu et bien fréquenté. A deux heures, est arrivé VAriège, qui était parti en même temps que nous d'Alger, précédé du Gomer qui était allé charger des troupes à Oran.

Un accident a attristé la journée. En embarquant du charbon dans la batterie basse, un marin de Y Aube est tombé près d'un cheval qui, effrayé, lui a brisé la jambe d'un coup de pied.

\JUlmy en appareillant, casse son beaupré en l'engageant dans les haubans du Gomer. Il continue sa route et se répare en mer. On voit, avec la lunette, ses marins occupés à ce travail délicat.

18 septembre. — Nous voulions partir ce matin, mais nos approvisionneurs sont en retard. Cette agglomération de vaisseaux à servir dépasse leurs moyens, et, à quatre heures du soir, nous attendons encore notre dernier chaland chargé de charbon. Nous avons passé toute la journée dans cette poussière noire, et nous avons tous l'air de ramoneurs. Enfin , à six heures, nous appareillons, en même temps que V Albatros. La voile et la vapeur combinées nous donnent, tout d'abord, une vitesse de dix nœuds.

iç septembre. — On a éteint les feux au milieu de la nuit, et aussitôt la brise est tombée. Toute la journée, calme plat ; ce que voyant, le commandant ordonne de rallumer les feux, au coucher du soleil, et presque aussitôt la brise recommence. La température continue à être très douce, et nous supportons nos vêtements d'hiver. Les rayons du soleil ne nous semblent ni plus perpendiculaires ni plus ardents qu'à Alger. Aussi l'état sanitaire est-il excellent. Les chevaux se montrent bien un peu fatigués de l'immobilité absolue à laquelle ils sont condamnés. Quelques-uns contractent de légères indispositions qui cèdent à la diète. Mais il y a moins de

Page 1