JOURS MOROSES
malades parmi les hommes qu'à terre. Mon existence à bord n'est pas folâtre. Les officiers de Y Aube se parlent très peu entre eux et ne recherchent aucune relation avec les miens. A la table du commandant, nous ne sommes que trois : le commandant Rozier, très brave homme, comme je l'ai déjà dit, très bon marin, très sec aussi avec ses subordonnés et attristé par les lenteurs de sa carrière ; le commandant de Tucé, très honorable officier, mais très taciturne convive, de plus, fort éprouvé parle mal de mer, et moi. Heureusement, j'ai des compagnons toujours accueillants : mes livres. C'est avec eux que je passe tout le temps que me laissent mes occupations militaires.
20 septembre. — Les feux sont éteints. Les voiles nous donnent quatre ou cinq nœuds.
21 septembre. — La brise est tombée. Nous ne marchons plus, et à midi, le commandant ordonne, à son grand regret, de rallumer la moitié des feux. A table, discussion courtoise sur l'opportunité des économies de charbon. « J'avoue que je ne comprends rien, disje au commandant, aux habitudes de la marine et à la répugnance avec laquelle elle allume ses fourneaux.
— C'est pourtant bien simple, répond-il. Nous avons ordre d'économiser le plus possible le charbon, de naviguer surtout à la voile et de ne nous servir de la vapeur que lorsque nous ne pouvons pas faire autrement.
— D'accord, en temps ordinaire, quand on n'est pas pressé. Mais voilà une expédition qui coûtera, au bas mot, deux cents millions, et on lésine sur quelques tonnes de charbon pour le transport des troupes ! A la guerre, la denrée la plus précieuse, c'est le temps. Et puis, une expédition réussit surtout par sa rapidité. Et croyez-vous, enfin, qu'en perte de chevaux, en nourriture des hommes, en énervement général nous ne compensons pas, et au delà, vos économies ? On trouve du
charbon partout ; mais on ne trouve pas des chevaux partout.
— Ça m'est égal ! C'est l'ordre. »
Il n'y a rien à répondre. Je vais faire les cent pas sur le pont, en ruminant mon dépit. Autour de moi, l'immensité. Pas une voile, rien ne vient rompre la ligne circulaire de l'horizon où la calotte des cieux semble s'ajuster sur la cuvette de l'Océan. C'est grandiose, mais c'est monotone, et cela ressemble d'assez près à ce que j'ai vu souvent, en naviguant entre la France et l'Algérie, sur la Méditerranée. L'air est peutêtre un peu plus limpide et transparent. Les vagues sont un peu plus longues et plus puissantes. Le ciel n'est pas plus bleu, le jour, ni plus étoile, la nuit.
22 septembre. — Nous marchons toujours à petite vapeur. Pas un souffle d'air, pas une ride à la surface de l'eau, et cependant la mer est tourmentée dans ses profondeurs par une houle énorme, qui fait rouler le navire d'une façon insupportable.
23 septembre. — Le bâtiment continue à rouler affreusement. Les marins prétendent qu'ils ont rarement vu un pareil temps. On a été obligé de fermer les sabords, pour empêcher l'inondation des batteries, car les flancs du navire plongent alternativement dans l'eau. Ce mouvement et le roulis fatiguent nos pauvres chevaux, dont quelques-uns tombent sur le plancher, sans pouvoir se remettre sur leurs jambes. Dans le voisinage de la machine, l'un d'eux s'abat comme foudroyé. Il est aux trois quarts asphyxié. On le hisse sur le pont et on le saigne. J'admire toujours la bonne humeur et le moral de nos hommes, qui accomplissent en riant un service pénible et même dangereux. Ce matin, à neuf heures, nous avons passé la Ligne, du moins on nous l'a dit. Les cérémonies plaisantes qui sont traditionnelles en pareille circonstance n'ont pas eu lieu. On n'est pas gai sur VAube. La température commence