LES ÉCONOMIES DE CHARBON
à s'élever. Nous sommes dans la région des vents alizés. Mais les vents alizés ne paraissent pas, et nous marchons avec une extrême lenteur.
24 septembre. — Enfin, les fureurs sourdes de la mer s'apaisent, le roulis diminue. Nous sortons de cette zone de l'Océan qu'on appelle la « merdes sargasses ». La brise se lève. On éteint aussitôt les fourneaux, et nous filons sept nœuds, en nous couvrant de toile. Les vents alizés sont venus. Nous faisons, en moyenne, cinquante lieues marines par vingt-quatre heures. Nous ne sommes qu'à trois cents lieues des Canaries, et si nous n'allons pas plus vite, il nous faudra douze jours pour atteindre la Martinique, dont six cents lieues nous séparent encore. Nous avons jeté à la mer un cheval asphyxié. Les autres souffrent.
2 5 septembre. — La mer moutonne, mais elle secoue moins. Deux fois, on signale une voile à l'horizon. Ce sont nos premières rencontres depuis Ténériffe.
26 septembre. — Le temps devient chaud, sombre et orageux. La vigie signale une voile à l'horizon, au devant de nous. Nous gagnons de vitesse le bâtiment en vue, qui nous paraît construit sur le même modèle que Y Aube y mais moins grand et moins fortement maté. Les officiers disent que c'est Y Albatros qui nous a devancés, pendant le calme, grâce à la puissance de ses machines, mais que nous allons devancer, à notre tour, grâce à l'étendue de nos voiles, maintenant que les fourneaux sont éteints sur les deux bateaux.
27 septembre . — Nous retrouvons derrière nous, assez loin, le bâtiment signalé hier. Il se perd dans la brume. Le temps est gris, lourd et humide. On s'ennuie et on se prend mutuellement en grippe. Ce qu'il y a de bizarre, c'est que les officiers des bâtiments de transport font supporter aux officiers de terre la mauvaise humeur que leur cause leur service. C'est absolument comme si les officiers du train
se plaignaient d'être obligés de conduire les voitures.
28 septembre. — Nous filons jusqu'à neuf nœuds, avec un vent arrière, assez violent pour obliger à carguer la moitié des voiles. Mauvais temps. Grosse mer, mais tout le monde y est acclimaté. Bien que les sabords soient tenus fermés, l'eau embarque dans les écuries. Dans certains endroits, il y a jusqu'à vingt centimètres d'eau. Le soir, gros grain, avec pluie et vent. On ne conserve plus que quelques voiles pour la nuit.
29 septembre. — Nous subissons, toute la journée, une série de rafales accompagnées de pluies torrentielles. Au point de vue du spectacle, c'est magnifique.
jo septembre. — Temps orageux. Je ne comprends pas comment nos chevaux peuvent subsister dans leur fournaise. Il en est mort un, empoisonné par l'air méphitique qu'on y respire, et nous passons toute la journée à hisser sur le pont les plus malades, pour les faire respirer. Mes pauvres officiers, qui ne sont séparés d'eux que par une toile, souffrent presque autant qu'eux. Quant aux chasseurs d'Afrique, c'est miracle de voir avec quelle industrie ils ont su s'arranger dans les recoins. Ces gaillards-là donneraient un bal sur le radeau de la Méduse.
ieT octobre. — Plus de vent. On rallume les machines. Nous rattrapons VUlm, qui est parti vingtquatre heures avant nous de Ténériffe, mais dont la marche est encore inférieure à la nôtre, et nous le dépassons. Nous perdons encore un cheval, mort d'une rupture de l'œsophage. Le soir, nous rencontrons un banc de poissons volants de la grosseur d'une sardine. Les hommes s'amusent à voir voleter ces poissons sur la surface de l'eau. On dirait des bandes de moineaux.
2 octobre. — Encore un cheval de perdu. Il est grand temps que nous arrivions à la Martinique, autrement ils y passeront tous. Cent vingt lieues nous séparent