GROSSE MER
encore de Fort-de-France. On nous fait espérer que nous y arriverons après-demain. Le temps reste lourd, orageux, le ciel bas. Où es-tu, beau ciel des tropiques ? Depuis deux jours, on ne peut plus faire, à bord, d'observations astronomiques, le soleil ne paraissant plus. 3 octobre. — Hier soir, le temps s'était gâté tout à fait. Le baromètre baissait. On a donné l'ordre de redoubler de surveillance, et on a fait descendre dans les écuries la moitié des cavaliers. Pendant la nuit, la situation s'est aggravée. Le vent souffle en furie. La mer se creuse et prend un aspect sinistre. Avec le jour éclate la tempête. Le voisinage des Antilles et la peur d'un naufrage sur leurs côtes obligent le commandant Rozier à abandonner sa route et à mettre à la cape, en présentant à la lame le travers de tribord. A travers la brume, nous apercevons, à une petite distance de nous, YUlm, qui exécute la même manœuvre. A midi, un coup de vent brise les deux canots de bâbord. On parvient à en fixer les débris sur les portemanteaux. Quelques minutes plus tard, un énorme paquet de mer enlève les deux canots de tribord, avec leurs portemanteaux, et les réduit en miettes, en les écrasant contre les haubans. Nous sommes dans un vrai cyclone. L'eau embarque de tous les côtés. On s'aperçoit avec terreur que les cordes qui maintenaient l'arrimage sont sur le point de se rompre. On les consolide en toute hâte, car si elles cédaient, la masse des objets qu'elles maintiennent, en se précipitant sur une des parois du navire et en l'empêchant de se relever, nous ferait couler infailliblement. Trois pompes, dont une à vapeur, fonctionnent sans interruption. Les marins sont admirables d'entrain et de sang-froid. Ils obéissent, sans hésitation et sans précipitation, aux ordres de leurs officiers. Nos chasseurs, qui se relayent au service des pompes, rivalisent avec eux de calme, de confiance et de dévoue-
ment. Au milieu de cette crise épouvantable, je goûterais sans mélange la joie et l'orgueil de commander à de pareils hommes, si mon cœur n'était pas déchiré par ce qui se passe dans les batteries. Il y règne un désordre inexprimable. Nos chevaux, renversés parle roulis, tombent par rangées de vingt à vingt-cinq, et, brisant les pièces de bois qui ferment leurs compartiments, ils sont lancés à travers le bateau. Les chevaux de bâbord roulent sous les pieds des chevaux de tribord, qui s'arc-boutent avec leur tête contre la paroi inclinée du navire. D'autres tombent les uns sur les autres à fond décale, parles panneaux laissés ouverts, et se tuent dans leur chute. Une dizaine se noient dans la batterie basse, envahie par plus d'un mètre d'eau. Les pauvres petites bêtes, secouées comme des noix dans un sac, hennissent de fureur et de douleur et, par les écoutilles, monte un concert rauque qui se mêle au bruit de la tempête. Je suis désespéré.
Vers deux heures, la seule voile que nous eussions conservée se déchire avec fracas. Qu'allons-nous devenir? Pourtant, le chef mécanicien assure que, tant que ses chambres de chauffe ne seront pas envahies par l'eau, rien n'est encore compromis. La nuit tombe sans amener d'accalmie. Naturellement, on n'a pas songé à faire la cuisine. Officiers, marins et soldats mangent ce qu'ils peuvent et comme ils peuvent. On distribue largement aux hommes du vin. Ils l'ont bien gagné.
4 octobre. — La nuit a été détestable. Le bâtiment a été secoué de façon à croire qu'il allait se disloquer. L'eau y entrait comme dans un panier à salade, pour me servir de l'expression des marins. Tous mes hommes sont restés sur pied, pour travailler aux pompes ou pour secourir les chevaux. Au matin, lèvent mollit un peu, et, dans la journée, une pluie torrentielle vient calmer l'air et l'eau. On ne se voit pas d'une extrémité à l'autre du navire. On parvient àgrand'peine à remettre