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EN PLEINE TEMPÊTE

un peu d'ordre dans les écuries. On cherche à relever les bêtes qui se laissent aller à terre, et c'est très difficile, à cause du roulis qui continue, à cause du peu d'espace dont on dispose, et aussi parce qu'elles ne peuvent pas prendre pied sur le parquet glissant.

Je m'occupe aussitôt à dresser le bilan de nos pertes : cinquante-sept chevaux sont morts, tués ou noyés. On en trouve un noyé sous les pieds des miens; un autre, assommé dans la chambre des machines, sans qu'on puisse s'expliquer comment il est arrivé là. Cinq autres ont les membres fracturés, et il faut les abattre immédiatement. Il y en a une quinzaine qui sont tellement blessés et abîmés qu'ils ne passeront pas probablement la journée de demain. C'est donc près de quatre-vingts chevaux que nous coûte ce coup de mer, extraordinaire à cette époque et dans ces parages.

Nous passons toute la journée à hisser sur le pont les cadavres et à les jeter à la mer. Je les vois tomber à l'eau avec un véritable déchirement de cœur. Et les hommes eux-mêmes sont presque aussi tristes que s'ils disaient adieu à des camarades. Ils se posent vaguement la question qui m'obsède : Comment remplacerons-nous, au Mexique, ces malheureuses bêtes, si douces et si vigoureuses, trépassées après un mois de véritable martyre?

On jette aussi à la mer la plus grande partie de notre chargement d'orge et de farine, complètement avarié par l'eau qui nous inondait hier, et aussi la plus forte partie des balles de foin qui encombrent le pont et gênent la manœuvre. Tout cela est perdu, et tout cela a coûté certainement plus cher que les cinquante ou cent tonnes de charbon que le commandant a économisées, et qui auraient suffi pour nous mettre à l'abri de la tempête, dans une rade des Antilles, sans compter que le commandant Rozier estime qu'il lui faudra passer au moins quinze jours à la Martinique, pour se réparer et se mettre en état de reprendre la mer.

A quatre heures, accalmie. Le commandant se décide à en profiter pour reprendre sa route, sans savoir au juste où il est, car depuis quatre jours on n'a pas pu faire le point. h'Ulm, toujours à la cape, nous croise presque à angle droit.

5 octobre. — Il a plu toute la nuit. Au jour, le vent devient violent. La mer se creuse encore profondément. Je multiplie les précautions pour sauver ce qui nous reste de chevaux. J'ai, du moins, la conscience d'avoir fait tout ce qui était possible, pour parer à une catastrophe que rien ne pouvait prévenir ni empêcher. Les officiers et les hommes me rendent justice, en me témoignant une confiance et une obéissance dont je suis très fier. A huit heures, la brume se dissipe, et nous nous trouvons, tout à coup, à proximité de la terre, dont les marins se croyaient encore éloignés de plus de quinze lieues. Où sommes-nous? On consulte les cartes; on recueille les souvenirs de ceux qui ont fréquenté déjà ces parages, et on finit par décider que l'on doit être en face de Marie-Galante. Au milieu des bouleversements des derniers jours, nous avons dévié d'une vingtaine de lieues.

Vers une heure et demie, et comme par un suprême effort, la mer nous jette dans le canal qui sépare la Dominique de la Martinique. Nous le trouvons calme comme un lac et protégé par la terre contre les rafales. Pendant quatre heures d'une navigation la plus douce et la plus tranquille, nous longeons la côte, à moins de deux cents mètres, savourant, après l'horrible tourmente, le spectacle délicieux de l'admirable et luxuriante végétation des Antilles. Nous sommes assez près de la terre pour distinguer les différentes espèces d'arbres, au-dessus desquels se berce le superbe panache des cocotiers, les maisons de campagne, les cases des nègres, et jusqu'aux plantations de caféiers et de cannes à sucre.

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