‹ Mes souvenirsChapitre 164 sur 262 · OU SOMMES-NOUS · texte numérisé non relu

OU SOMMES-NOUS

Au sortir du canal, nous retrouvons la mer plus agitée, mais cependant supportable. La nuit est venue. Il pleut à torrents. A minuit, nous apercevons les feux de la ville de Saint-Pierre.

6 octobre. — Il est deux heures du matin. Nous jetons l'ancre au mouillage de nuit de Fort-de-France, et nous allons tous goûter quelques instants d'un sommeil profond, embelli par ce rêve : tout à l'heure, nous aurons de la terre sous les pieds. De grand matin, le pilote et le capitaine du port viennent à bord, pour nous conduire à la place qui nous a été réservée dans le port, le plus vaste et le plus sûr que l'on puisse imaginer.

A midi, nous sommes amarrés à quai, et nous communiquons de plain-pied avec la terre ferme. Immédiatement, et sans qu'on puisse savoir d'où elles sortent, nous sommes envahis par une nuée de femmes de tous les âges et de toutes les couleurs qui, en apparence du moins, exercent des métiers avouables : blanchisseuses, vendeuses de fruits. Quelques-unes sont fort jolies : extrémités fines, yeux de diamant, taille admirable ; mais la plupart ressemblent à de vraies guenons descendues de leurs cocotiers. Vénus et guenons sont d'ailleurs traitées sur le même pied, et expulsées sans pitié.

On s'occupe immédiatement de débarquer nos chevaux, qui semblent aussi heureux que nous de se retrouver à terre. La fatalité s'en mêle encore et, pendant qu'on hisse le dernier, la corde casse et la pauvre bête se brise les reins. Il y a, en rade, une quantité de navires de tout rang, portant des troupes de toutes les armes : infanterie, cavalerie, artillerie, train; toute l'armée du Mexique est ici. Les uns arrivent de France, les autres partent pour le Mexique. On se souhaite la bienvenue. On se dit adieu. On se dit au revoir. C'est un va-et-vient perpétuel, un tohu-bohu inexprimable, au milieu duquel s'agite le gouverneur, le contre-

amiral de Maussion Candé, petit homme, tout mince, tout menu, qui voudrait faire plaisir à tout le monde, mais qui n'y réussirait pas, même s'il était un géant, car il est débordé par les demandes et les exigences de toute une armée et de toute une flotte.

L'emplacement assigné au bivouac de ma troupe, et sur lequel mes hommes s'installent aussitôt, est l'immense place de la ville, qu'on appelle la « Savane». Elle est bordée par la mer, ornée, à son centre , de la statue en marbre de Joséphine, l'impératrice créole, et entourée d'une ceinture de magnifiques cocotiers. Enfin, elle est couverte non pas de gazon , mais d'une herbe drue et rêche. J'y trouve, déjà installés, sept cents chevaux ou mulets de l'artillerie et du train, qui semblent perdus dans son immensité.

A peine débarqués, mes bons chasseurs commencent par prodiguer à leurs chevaux les soins qu'ils n'ont pu leur donner sur le bâtiment. Puis ils songent à eux. Les tentes sont dressées ; les distributions arrivent ; la cuisine s'allume, et autour des marmites qui bouillent les plaisanteries pétillent. Nous sommes dans la saison d'hivernage, c'est-à-dire dans la saison des pluies torrentielles et intermittentes, que les gens du pays appellent des « lamentins ». Elles durent dix minutes à peine, après quoi, le soleil redevient brillant, au fond de son ciel bleu. Et ça recommence dix fois par jour. Mais il fait assez chaud pour que cette eau soit inoffensive. Et les hommes, trempés jusqu'aux os, laissent, sans y faire attention, leurs vêtements sécher sur eux.

Nous sommes, on le comprend, avides de nouvelles. Celles qui viennent du Mexique ne sont pas mauvaises. On croit l'armée de Juarez incapable de nous résister. D'ailleurs, les opérations militaires ne sont pas encore commencées. Les routes sont défoncées par les pluies, les rivières débordées, les ponts emportés, les communications à peu près impossibles. Le dernier convoi,

Page 1