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A LA MARTINIQUE

parti de la Vera-Cruz pour Orizaba, a mis huit jours pour faire sept lieues. Naturellement, la tempête qui a failli nous détruire est l'objet de toutes les conversations. Le coup de vent si fatal à mes pauvres chevaux s'est fait sentir jusqu'au fond du golfe du Mexique. Une vingtaine de bâtiments, dont deux vapeurs de l'Etat, ont été jetés à la côte, et plusieurs ont péri, corps et biens.

J'interromps ici mon journal de bord, car mon séjour à la Martinique, qui dura douze jours, ne fut point très palpitant. Dès que mon monde eut pris ses dispositions, je recommandai aux officiers une surveillance des plus sévères et de tous les instants. Évidemment, il était dur de se montrer aussi strict pour des gens qui venaient de tant souffrir et de si peu s'amuser. Mais j'avais peur pour mes hommes du tafia et des femmes, et je ne voulais pas que ces deux fléaux exerçassent sur eux des ravages analogues à ceux que la mer avait infligés à notre cavalerie. J'étais donc bien décidé à sévir à la première incartade, et je sévis plus d'une fois, mais toujours sur de jeunes engagés , non encore rompus à la discipline, et particulièrement sur l'un d'entre eux, qui portait un des grands noms de France, et qui m'était arrivé farci de recommandations. Elles lui furent inutiles. Quant aux vieux soldats, ils surent, là comme partout, soutenir l'honneur du régiment, et, en somme, je fus très content de l'ensemble.

J'avais rencontré, en arrivant, mon collègue, le colonel de Brémond d'Ars , et mon ami , le colonel Arnaudeau, qui partaient le lendemain pour la Vera-Cruz, le premier, avec ses chasseurs d'Afrique; le second, avec un bataillon du 3e de zouaves. Après leur avoir dit adieu, j'allai prendre gîte dans le logement que venait de quitter le général de Mirandol. Il m'avait annoncé à sa propriétaire, une jeune et jolie créole, Mlle Emilie, mère de trois beaux enfants.

Mlle Emilie était un peu comme cette dame à qui un indiscret demandait le nom de ses deux jumeaux, et qui répondait : « Celui-ci est du maître d'école; celui-là est du receveur des contributions. » Elle savait très bien discerner les pères de sa petite famille. Son aîné était d'un lieutenant d'infanterie de marine; son second, d'un contrôleur d'armes; son troisième, de je ne sais plus qui, par exemple. Mais , à la Martinique, cela ne tirait pas à conséquence.

Fort-de-France, la ville militaire de la Martinique, est une petite cité toute proprette. A cause des tremblements de terre, ses maisons n'ont que le soubassement, d'un mètre environ, en pierre. Le reste est en bois, ou plutôt en lattes très minces, et il n'y a partout qu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée. L'hôtel du Gouverneur, vaste et agréable à habiter, n'est pas autrement construit. On ne trouverait pas un carreau de vitre dans toute la ville. Les fenêtres sont uniquement fermées par des persiennes légères, qui laissent circuler l'air et permettent d'apercevoir tout ce qui se passe à l'intérieur; de sorte qu'on vit littéralement dans la rue. Cela ne gêne personne, car les mœurs sont excessivement primitives.

La population est presque entièrement nègre ou de sang mêlé. Les propriétaires de plantations ont disparu ou confié leur exploitation à des gérants, à des métis , et , sans les fonctionnaires et la garnison , le blanc serait un véritable objet de curiosité. Quant aux Caraïbes, il n'en reste plus. Le costume de cette population est aussi rudimentaire que ses habitations; un caleçon de toile et quelque chose qui ressemble vaguement à une chemise : voilà la toilette des hommes. Les élégants, les fashionables, ceux qui aiment démesurément le luxe, y ajoutent un vieux chapeau effrangé. Il n'y a rien au-dessus de cela. Les femmes remplacent le caleçon par un jupon de cotonnade, et tout est dit.

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