‹ Mes souvenirsChapitre 166 sur 262 · MADEMOISELLE EMILIE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE EMILIE

Cependant, elles enroulent autour de leur chignon, avec coquetterie , un madras d'une couleur d'autant plus claire qu'elles sont elles-mêmes plus noires. Leur luxe consiste à s'offrir d'énormes boucles d'oreilles d'or, en forme de panier, et des souliers ou des bottines qu'elles portent plus volontiers à la main , ou sous le bras , qu'aux pieds.

Bien que l'agglomération extraordinaire des troupes semblât devoir épuiser toutes les ressources naturelles de l'île, la vie matérielle était confortable et peu coûteuse. J'ai dîné plusieurs fois dans un restaurant très achalandé, tenu par un nègre, affranchi, en 1848, sur la plantation du père d'un officier de l'armée : M. Percin Northumberland. Ce nègre s'appelait Toulouse. Il était tellement énorme que, pour loger son ventre, il avait été obligé de faire pratiquer une échancrure dans son comptoir. On mangeait fort bien et pour pas cher chez le père Toulouse. Le pain était exquis, d'une blancheur et d'une finesse de pâte extraordinaires; la salade de choux palmistes succulente. Quant aux fruits des tropiques, je n'en étais pas fou; je leur trouvais à tous un goût d'essence de térébenthine désagréable. A noter encore un grand dîner chez le Gouverneur. Je m'y trouvai assis à côté du capitaine de vaisseau qui commandait YUlm, notre compagnon de tempête, et qui me révéla qu'il était resté à la cape auprès de nous, parce qu'il était persuadé qu'avec notre chargement, dont il connaissait le mauvais arrimage, nous allions passer par le fond.

Du reste, j'ai fort peu joui de notre séjour à la Martinique, et je n'ai pas même pu faire l'excursion que je me promettais à la magnifique plantation de M. de Lareinty. Un mois d'emprisonnement et d'inaction à bord succédant à toute une vie d'activité m'avait détraqué le tempérament. Je fus pris d'un embarras gastrique, qui aurait cédé probablement devant un trai-

tement judicieux; mais mon médecin-major, qui n'était pas familiarisé avec les maladies des pays chauds, imagina de me traiter par le calomel. Il m'en fit absorber deux doses considérables qui , loin de me rendre la santé, faillirent me faire rendre l'âme. Je dus passer par toutes les phases fort pénibles d'un véritable empoisonnement mercuriel, dont j'eus toutes les peines du monde à me remettre, et dont j'ai dû subir toute ma vie les suites fâcheuses. Quand je remontai sur Y Aube, le commandant Rozier, qui me révéla son cœur, m'entoura des soins de l'amitié. Le chirurgien du bord me prodigua ceux de la science. Néanmoins, pendant fort longtemps, je ne pus me nourrir qu'avec des aliments liquides. Et c'était de la guigne pour un homme qui emmenait avec lui un cuisinier émérite : Dargenson, désolé de l'insuccès de ses ragoûts.

Depuis notre débarquement, on travaillait à réparer Y Aube, qu'on avait vidée de fond en comble, pour en examiner tous les coins. On avait fait une telle diligence, que le 16 octobre, le bâtiment était en état de reprendre la mer. Les journées du 17 et du 18 furent employées au rembarquement du matériel, des hommes et des chevaux, et le 19 au matin, Y Aube appareillait, pour faire route directe sur la Vera-Cruz. Nous voyagions en escadrille avec la frégate la Dryade, portant un bataillon du 81e de ligne, et le vaisseau le Wagram. On avait décidé que, de Fort-de-France à la Vera-Cruz, les bâtiments marcheraient trois par trois au moins, comme les rois mages, afin de ne pas être exposés à un coup de main, d'ailleurs très problématique, de la part d'un corsaire ou d'un flibustier mexicain. Nos trois bateaux étaient sous les ordres du commandant du Wagram.

Les zouaves, que portait le Wagram, étaient partis d'Alger, le 3 septembre, sur le Fleurus, comme je l'ai déjà indiqué ; mais dans le détroit de Gibraltar le

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