EMPOISONNÉ
Fleurtis avait abordé un transport en fer, et les deux bateaux, fort avariés, avaient dû se réfugier, le transport, à Gibraltar, où nous l'avions aperçu en passant, et le Fleurns, à Cadix, où le Wagram, mandé en toute hâte de Toulon, était venu chercher les zouaves.
Notre traversée de la Martinique à la Vera-Cruz dura quatorze jours, sans offrir rien de saillant. Les trois bâtiments marchaient de front, à deux ou trois cents mètres les uns des autres. Nous étions, par des signaux, en perpétuelle communication avec nos compagnons de route, ce qui rompait la monotonie du trajet, et enfin, dans les batteries nos chevaux, que la mort avait desserrés, souffraient moins et étaient plus faciles à soigner. Le 23, la masse montagneuse de Saint-Domingue nous apparaissait, comme un bloc gigantesque, au milieu de l'Océan. Le 24, nous longions, presque toute la journée, la Jamaïque.
Puis, trois jours de calme plat, pendant lesquels les officiers de marine eurent toutes les peines du monde à toucher à leur précieux charbon. On a dit bien souvent qu'une maison de • commerce qui serait administrée comme l'Etat ferait faillite. C'est peut-être exagéré; mais, en ce qui concerne les transports, c'est rigoureusement vrai, puisque la marine d'État n'a pas pu découvrir encore que les voyages les meilleurs et les plus économiques sont les plus courts.
Tout a une fin ici-bas, et, comme dit La Ramée, a marche aujourd'hui, marche demain; à force de marcher, on fait beaucoup de chemin ».
Le 2 novembre, au matin, après quelques grains qui avaient accéléré notre route et réveillé nos inquiétudes pour nos chevaux, une sorte de géant à tête blanche montait lentement devant nous, dans les profondeurs de l'horizon. C'était le fameux pic d'Orizaba, dressant à cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer sa cime couronnée de neiges éternelles.
C'était la terre ; c'était le Mexique
Les commandants de nos trois vaisseaux sacrifient un peu de charbon. Notre marche s'accélère, et vers midi, nous serrons de près le fort historique de Saint- Jean d'Ulloa, où la flotte française, sous les ordres de l'amiral Baudin, se couvrit de gloire, où le prince de Joinville fit montre des grandes qualités qui ont fait de lui un des marins les plus distingués de son temps. Le fort de Saint-Jean d'Ulloa ferme l'entrée de la rade de Vera-Cruz, dangereuse à aborder quand souffle le vent du nord-est, le « norté », comme disent les marins. Il défend la ville contre toute attaque du côté de la mer. C'est une citadelle massive, sombre et rébarbative, qui a conservé l'aspect de sa destination primitive, car elle a longtemps servi de séjour aux prisonniers d'État, qui en sortaient rarement vivants, puisqu'ils avaient pour compagnon de prison le terrible vomito-negro. Elle est construite sur un îlot de roches madréporiques qui s'étendent à fleur d'eau autour d'elle et ne permettent pas d'en approcher. Le temps est fort beau, mais la mer reste agitée et les vagues déferlent sur le récif. Elles couvrent et découvrent les pointes noires des roches, qui semblent se mouvoir au milieu de l'écume. De l'endroit où nous sommes, on dirait voir un troupeau de monstres marins s'élançant dans la mer et y luttant de vitesse. Leurs têtes paraissent et disparaissent tour à tour dans le remous. Plusieurs d'entre nous y ont été trompés.
Toute cette partie de la côte du Mexique est fort triste à voir. Elle est marquée, de distance en distance, par les épaves des bâtiments qui ont été jetés contre la terre, au moment du coup de vent qui a failli nous faire couler. Et huit jours avant notre arrivée, encore dix navires de commerce et une corvette à vapeur de l'État, le Chaptal, s'y sont perdus. Les équipages ont pu être sauvés, mais on voit toujours, tout près du