‹ Mes souvenirsChapitre 168 sur 262 · A LA VERA-CRUZ · texte numérisé non relu

A LA VERA-CRUZ

rivage, les carcasses que le flot bat, démolit pièce à pièce. Nous dépassons le fort et nous allons, à midi précis, jeter l'ancre dans la baie de Sacrificios, au milieu d'une véritable Armada, tout contre la Normandie, magnifique vaisseau cuirassé de premier rang, qui porte le pavillon de l'amiral Jurien de la Gravière, commandant en chef les forces navales françaises.

Il nous faudra rester au moins deux jours au mouillage, car le port de la Vera-Cruz, si on peut donner ce nom aune rade foraine battue par tous les vents, dispose de ressources très limitées, et, sous peine d'amener des désordres et peut-être même des désastres, les navires ne peuvent s'y décharger que chacun à son tour.

A peine avions-nous jeté l'ancre, que l'amiral monta de sa personne à bord, pour nous inspecter et donner ses instructions au commandant Rozier. Ce fut là que, pour la première fois, j'entrai en relations personnelles avec cet homme admirable, aussi remarquable par le cœur et le caractère que par l'intelligence et le talent : excellent marin, littérateur distingué et fécond, serviteur de la patrie, plein de désintéressement et d'abnégation. Il se multipliait pour voir tout par luimême et donnait le plus noble exemple, en un temps où déjà bien des gens se laissaient aller à subordonner l'intérêt général à leur intérêt personnel.

L'amiral avait voulu se rendre compte personnellement de notre état sanitaire, qui n'était point parfait. Nous avions plusieurs malades à bord, et un de mes chasseurs d'Afrique venait de mourir du vomito-negro, presque subitement, en arrivant au mouillage. D'ailleurs, le terrible fléau sévissait sur la flotte et sur l'armée. Dans l'état-major qui accompagnait l'amiral, j'avais remarqué un beau jeune homme, à la physionomie ouverte, médecin à bord de la Normandie. Il respirait la santé, la force et la gaieté. Trois jours après, j'apprenais qu'il

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