INVESTISSEMENT
nombreux blessés, parmi lesquels mon pauvre ami de Staël de Holstein, qui reçut une balle dans le haut de la poitrine, près de l'épaule gauche. On espéra un instant le sauver, mais il partagea le sort de tous les grands blessés et mourut au bout d'un mois, dans mes bras, à l'ambulance.
Une nouvelle reconnaissance sur la porte de l'Est fut accueillie à coups de canon. Un boulet tapa en plein dans notre colonne, sans nous faire grand mal d'ailleurs, puisqu'il n'enleva qu'une jambe de cheval. Nous sûmes que les insurgés disposaient de deux pièces de canon, dont l'une de huit, bonne et montée sur un affût roulant; l'autre à peu près hors de service. La première tira pendant tout le siège, et nos artilleurs ne devaient pas parvenir à la démonter.
Cela devenait donc tout à fait sérieux. Lechérif était enfermé à Laghouat ; sa présence fanatisait les défenseurs, et le sud des trois provinces : Alger, Oran, Constantine, menaçait de s'enflammer, si on ne venait pas vite à bout de cette insurrection. Il s'agissait de ne pas recommencer les plaisanteries de Zaatcha et de ne pas s'exposer à des échecs, par des efforts successifs et insuffisants. Heureusement cette leçon encore récente avait porté ses fruits. Dans les trois provinces, manœuvraient des colonnes prêtes à se concentrer, et d'Alger même, le Gouverneur général faisait partir des troupes qui, d'ailleurs, ne dépassèrent pas Médéah. La plus rapprochée de nous était celle du général Pélissier, qu'il avait formée avec les meilleures troupes de la division d'Oran, qu'il commandait en personne, et qui était déjà descendue au sud du Djebel-Amour. Aussi arriva-t-elle devant Laghouat, dès que le général Yusuf eut lancé partout des demandes de secours et averti le Gouverneur général de la tournure que prenaient les affaires dans le Sud.
Le général Yusuf et le général Pélissier avaient été
jadis très liés; mais, je ne sais pour quelle cause, leurs rapports s'étaient refroidis. Le premier exagérait les formes de sa déférence pour son supérieur, et le second y répondait par une familiarité affectée et gouailleuse. Dès que la colonne d'Oran fut signalée, le général Yusuf , suivi de tous ses officiers, se porta à sa rencontre, et crut l'occasion bonne pour placer un petit discours. En abordant le général Pélissier, il commença ainsi : « Mon général, nous sommes tous très heureux de vous voir venir partager nos travaux ...» Et le général Pélissier d'interrompre aussitôt : « Comment, partager? C'est diriger que vous voulez dire... » Et comme Yusuf, interloqué, toussotait pour retrouver le fil de sa harangue : « Vous êtes enrhumé, Yusuf? Ah! par exemple, je veux bien partager votre rhume. Comment va madame Yusuf? » Le discours était fini, et l'orateur se mordait les lèvres, pendant que nous nous mordions les moustaches pour ne pas rire.
Cependant le général Pélissier accepta de bonne grâce une invitation à dîner pour le soir même, et fut éblouissant d'entrain, de confiance et de bonne humeur pendant tout le repas , faisant des mots à propos de tout et de rien. Le capitaine Gruard lui expliquait que la ville était fortifiée, qu'elle était entourée d'une chemisette en briques et renforcée par huit tours faisant l'office de bastions. « Huit tours, dit le général. Celui que nous allons leur jouer fera neuf. » Le jeu de mots n'avait rien de bien extraordinaire; mais si loin de Paris, on n'est pas difficile, et il fut accueilli comme un prodige d'esprit. Avant de se retirer, le général Pélissier donna des ordres pour une reconnaissance projetée pour le lendemain. La division d'Oran s'était établie sur la rive droite de l'Oued-Mzi, dont nous occupions la rive gauche. Plus au sud, s'était installée la petite colonne venue la veille de Bouçaada sous les ordres du commandant Pein : deux escadrons de chas-