PREMIER DEUIL
ciers de mer, par suite de la raideur de ces derniers à maintenir des règlements qu'on aurait pu laisser sommeiller, en ces circonstances exceptionnelles. Sur le Wagram, cette mésintelligence avait pris un caractère aigu. Il était interdit aux officiers passagers de se tenir, en dehors des heures de repas, dans le carré réservé à l'état-major des bâtiments. Un capitaine de zouaves, méconnaissant ou oubliant cette prescription, fut surpris dans ce carré, à une heure antiréglementaire, par le second du bâtiment, lieutenant de vaisseau, portant, comme lui, la double épaulette. Le lieutenant de vaisseau infligea les arrêts à son camarade. « C'est bien, lui répondit celui-ci; vous êtes chez vous, je me soumets à votre autorité; mais une fois à terre, je redeviendrai votre égal, et je vous préviens, dès à présent, que je vous tuerai. »
Ce n'était pas une rodomontade, car le capitaine de la Hayrie, mort tout récemment général de division et grand officier de la Légion d'honneur, n'était pas seulement un des officiers les mieux posés de son régiment; il était aussi un tireur éméritea l'épée et au pistolet; avec cela, musclé comme un Hercule, on l'avait vu, dans une insurrection, obligé de se défendre contre une attaque personnelle, assommer son homme d'un coup de poing.
L'affaire fit beaucoup de bruit.
L'amiral Jurien de la Gravière voulut absolument l'arranger, avant de permettre le débarquement, et il mit le capitaine de la Hayrie dans cette alternative : renoncer à la réparation par les armes qu'il voulait obtenir, ou être renvoyé en France, sans descendre à terre. Le capitaine se soumit en rechignant.
Pendant ces quarante-huit heures de mouillage, ma principale distraction consista à regarder les exercices de l'équipage d'un bâtiment de guerre anglais, ancré tout près de nous; le matin et le soir, les hommes, ran-
gés sur le pont, dansaient la gigue, et cet exercice singulier, mais obligatoire, était considéré comme très salutaire pour entretenir chez eux à la fois la gaieté et la santé.
Enfin, le 4 novembre, notre tour de débarquement arriva. De grand matin, nous quittions notre mouillage, pour venir jeter l'ancre dans le port de la Vera-Cruz, entre le fort de Saint-Jean d'Ulloa et le Môle. A dix heures, on commençait à hisser hors de leurs batteries nos vaillants petits chevaux arabes, qui, malgré les fatigues de cette interminable traversée, se montraient encore pleins de feu. On les descendait dans un grand chaland qui, lorsqu'il était plein, était remorqué jusqu'à la plage par une chaloupe à vapeur. Cette opération, qui semblait devoir s'accomplir sans incident, provoqua cependant chez moi le plus violent accès de colère auquel je me sois jamais abandonné. Après avoir surveillé le transbordement des premiers chevaux, j'étais descendu dans le carré du commandant, pour y absorber une tasse de thé qui composait tout mon déjeuner. J'étais là, seul, les oreilles tendues à tout ce qui se passait sur le pont, lorsque j'entendis un hennissement de fureur. Je crois reconnaître la voix d'un de mes chevaux. Je remonte précipitamment, et j'assiste à la scène suivante :
Mes chevaux étaient déjà embarqués sur le chaland, et, avec insouciance, les matelots descendaient audessus de leurs têtes le cheval le plus méchant du régiment, un cheval truite, qu'on appelait : le Juif. Mes bêtes protestaient à leur façon contre ce compagnon incommode dont les sabots les atteignaient déjà, en ruant, en hennissant, en faisant mine de tout briser autour d'elles. J'étais malade, anémié; depuis vingt jours, je n'avais pas pu prendre un aliment solide. J'avais les nerfs tendus à se briser, et je perdis en quelque sorte conscience de moi-même. Je me
ACCÈS DE FUREUR. 34i
répandis en reproches violents contre l'incurie de l'équipage, et je fus saisi d'un tel accès de rage que je tombai raide, évanoui, sur le pont. On voit d'ici la scène : tout le monde restant les bras en l'air, le commandant Rozier se précipitant pour tancer ses marins, et le chirurgien du bord me prodiguant les secours de son art pour me faire revenir à moi. Je repris possession de ma conscience, un peu honteux, car une minute de réflexion me révéla combien j'avais tort de m'emporter contre ces braves gens qui n'avaient pas, comme moi, un grand intérêt à la conservation des chevaux. Nous en avions perdu une centaine depuis Alger. Leur livre de bord avait soigneusement signalé cette perte, et leur responsabilité était à couvert. Ah ! si nous avions fait la traversée sur un bâtiment appartenant à une compagnie, c'eût été tout différent. La compagnie, intéressée pécuniairement à la conservation des colis de toute nature qu'elle transportait, eût imposé à ses états-majors, non seulement la célérité, mais encore le bon entretien des bêtes, et peut-être même des hommes ; tandis que la marine de l'Etat, humiliée de jouer un rôle secondaire et accessoire dans cette expédition du Mexique, s'intéressait fort peu à nous et résumait ses sentiments par cette réflexion morose : « On nous fait faire un métier qui n'est pas le nôtre. » A quoi il était trop facile de répondre : a Votre métier, comme le nôtre, consiste à exécuter les ordres qu'on vousdonne. » Enfin, le 5 au soir, hommes et chevaux, nous avions dit adieu, avec plaisir, à l'immense boîte flottante où nous avions connu de si mauvais jours, et nous étions installés dans un assez mauvais bivouac qu'on nous avait assigné, auprès d'une des portes de la ville, nous préparant à un départ que nous jugions et que nous espérions devoir être très prochain.