‹ Mes souvenirsChapitre 172 sur 262 · LE VOMITO-NEGRO · texte numérisé non relu

LE VOMITO-NEGRO

moisi, même les énormes pièces de canon qui sont rongées jusqu'à l'âme, sans qu'on puisse les préserver.

La propreté de la cité est problématique, et cela ne semble pas extraordinaire, quand on fait connaissance avec les fonctionnaires qui ont le monopole du service de la voirie. Ces fonctionnaires sont des oiseaux fort laids qu'on appelle des zopilotes. Ces zopilotes sont des vautours de petite espèce , perchés en files serrées sur les corniches des maisons et des édifices et qui, dans leur voracité bienfaisante, débarrassent assez rapidement les places et les rues de toutes les immondices et de tous les détritus qu'on y jette. C'est fort heureux, car cette insouciance des habitants ajouterait encore à l'insalubrité de la ville, qui cuit littéralement sous un soleil de feu, au milieu de ses dunes de sable, assez hautes pour lui enlever le bénéfice des vents du large.

Pendant la saison de l'hivernage, c'est-à-dire du commencement de juin au milieu d'octobre, où régnent à la fois les chaleurs et les pluies, le vomito-negro, ou fièvre jaune, y sévit avec une extrême intensité. A partir d'octobre, arrivent les vents du nord-est, et la fièvre jaune cède la place à d'autres fièvres assez violentes, mais qui n'ont pas, à beaucoup près, sa gravité. Tout le monde sait que les grands foyers d'épidémie sont constitués par les deltas de certains grands fleuves, qui bouchent eux-mêmes leur ouverture par l'accumulation des sédiments qu'entraînent leurs eaux, et qui se répandent en marais pestilentiels, empoisonnant toute une contrée par les miasmes des décompositions végétales. C'est ainsi que les bouches du Gange produisent le choléra, celles du Nil la peste, et le delta du Mississipi la fièvre jaune, qui se répand sur toute cette partie de la côte du Mexique. En outre, la Vera-Cruz est bâtie non loin de l'embouchure d'une petite rivière qu'on appelle Tenaya et qui alimente des lagunes pesti-

lentielles. Tout le monde sait aussi que la fièvre jaune épargne ceux qui sont nés dans son empire. Mais elle est sans pitié pour les autres, et à la Vera-Cruz, les Mexicains des hauts plateaux y succombaient aussi bien que les étrangers venus d'Europe. Les nègres cependant y semblent tout à fait réfractaires . Ainsi, peu de temps après nous, avait débarqué un bataillon de nègres du Soudan, cédé à l'Empereur par le vice-roi d'Egypte, pour tenir garnison à la Vera-Cruz. C'était une troupe fort belle et admirablement disciplinée. Pas un de ses soldats n'a été malade. Je les voyais, au plus fort de la chaleur, dormir en plein soleil, comme des lézards. Ils se réveillaient sans même avoir un semblant de migraine, alors que pas un de nous, se permettant une telle imprudence, ne se serait relevé vivant.

Quand je descendis à la Vera-Cruz, la ville était littéralement bondée de troupes récemment arrivées, et qu'on ne pouvait faire partir que peu à peu vers Orizaba, notre point de concentration générale, parce qu'il n'avait pas encore été possible d'y réunir les approvisionnements nécessaires, faute de moyens de transport.

A Paris, les émigrés et M. de Saligny affirmaient qu'en arrivant au Mexique, nous nagerions dans l'abondance, et en réalité, on avait toutes les peines du monde à se procurer la moindre des choses. Sans doute, les Indiens n'auraient pas demandé mieux que d'approvisionner nos marchés. Mais les libéraux faisaient bonne garde autour de nous, et leurs guérillas, qui fuyaient devant nos fusils, interceptaient les routes jusqu'aux portes mêmes de la ville. De sorte que, en admettant même qu'on eût les moyens de transporter les vivres et les munitions, il fallait encore les faire escorter de colonnes imposantes, absolument comme aux permiers temps de l'occupation, en Algérie. Cependant, on avait déjà cherché à organiser, sous le nom de contre-guérilla, une troupe de volontaires appartenant

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