LE GÉNÉRAL FOREY
à toutes les nationalités et chargés d'assurer la sécurité des communications. Elle rendait déjà de réels services, sous les ordres de son premier chef : un officier suisse nommé Stocklin. Elle allait servir de noyau à la fameuse contre-guérilla des Terres-Chaudes qui devait purger la contrée de tous les coupeurs de routes.
Le commandant en chef de l'expédition, le général Forey, était arrivé, à la fin de septembre, à la Vera- Cruz, avec le 20e bataillon de chasseurs à pied, venu comme lui de Cherbourg sur le vaisseau le Turenne. Il avait l'intention de traverser la ville, sans s'y arrêter, et de prendre aussitôt la route d'Orizaba. Des difficultés imprévues le retinrent près d'un mois à la Vera-Cruz, où il voulait mettre de l'ordre dans tous les services qui se concentraient sur cette base d'opérations. Et, quand il partit, à la tête d'un grand convoi de ravitaillement, pour Orizaba, la fièvre jaune avait exercé sur son bataillon d'escorte de si cruels ravages qu'en arrivant à son quartier général, il n'avait pas autour de lui plus de cent chasseurs à pied capables de porter un fusil. La plupart, heureusement, purent se rétablir dans une région plus salubre et reprendre leur place dans le rang. Cette rapidité avec laquelle nos effectifs fondaient, comme cire au soleil, et l'importance du poste de la Vera-Cruz, devenu en quelque sorte le creuset de l'expédition, déterminèrent le général Forey à laisser derrière lui, au bord de la mer, le meilleur de ses lieutenants, en l'investissant de tous ses pouvoirs. Cet officier s'appelait le général Bazaine, qui commandait l'une des deux divisions du corps expéditionnaire.
Le général Bazaine était un de nos chefs les plus en vue et les plus populaires. La guerre d'Orient et la campagne d'Italie avaient attiré sur lui l'attention, et l'avaient placé au premier rang de ceux dont l'avenir semblait illimité. Il avait les faveurs de l'opinion publique; il avait aussi les bonnes grâces et la confiance
du Souverain. Sous des allures de bonhomie, auxquelles se prêtaient un corps un peu replet et une bonne grosse figure éclairée par des yeux très intelligents, mais qui ne s'ouvraient jamais qu'à demi, il cachait un esprit très délié et très fin, trop fin peut-être.
Dans sa longue pratique des affaires arabes, il avait appris, non pas les secrets de cette grande diplomatie qui voit les choses de haut et les buts de loin, mais de cette rouerie qui consiste à se mouvoir au milieu des intrigues, pour s'en servir sans paraître s'y mêler. Il possédait un courage universellement connu et imperturbable, conservant une impassibilité absolue au plus fort du danger et affectant, en quelque sorte, la coquetterie de l'indifférence, qui produisait un très grand effet sur tous les assistants. En ces débuts de l'expédition, il jouissait déjà de tout l'éclat de sa fortune militaire et n'avait pu encore, par une conduite trop habile, éveiller des soupçons sur la loyauté de son caractère. Au fond, comme intelligence et comme talent, il se croyait à cent piques au-dessus de son chef. Mais cette supériorité qu'il avait l'air de cacher, il la laissait proclamer autour de lui, assez haut pour que l'écho en parvînt jusqu'à Paris, où l'on finit par l'entendre et par l'écouter.
Avec sa grande taille de tambour-major, sa mâchoire puissante, indice d'énergie et aussi d'entêtement, ses façons rébarbatives et violentes, qui dissimulaient une bienveillance dont il donna des preuves en prodiguant à ses subordonnés toutes les récompenses qu'il pouvait leur accorder, pendant la campagne, le général Forey devait succomber dans cette lutte entre un lion et un renard, pourvu lui-même du courage du lion. Il avait joué, au coup d'État de 1852, qui le trouva déjà général de division, un rôle de nature à fixer la reconnaissance de l'Empereur. On lui avait confié une des premières divisions de l'armée de Crimée. Il y avait mal