LE GÉNÉRAL BAZAINE
réussi; en outre, son amour-propre le faisait souffrir d'être sous les ordres du général Canrobert, son cadet de grade , qu'il avait eu comme adjudant-major, lorsqu'il commanda, à sa formation, le 3e bataillon de chasseurs à pied. Il est très rare qu'on se rende justice à soi-même et qu'on accepte la supériorité d'un collègue, surtout quand ce collègue a été notre subordonné. Le général Forey revint donc de Crimée sans lauriers; mais le brillant combat de Montebello, dans lequel, avec sa seule division , il soutint victorieusement l'effort d'une partie de l'armée du général Giulay, l'avait remis en pleine faveur, et ce fut en parfaite connaissance de cause que l'Empereur lui confia le commandement de l'armée du Mexique. L'Empereur reconnaissait en lui un serviteur fidèle, qui suivrait aveuglément ses instructions. Et cette obéissance du chef était nécessaire pour obtenir celle de l'armée, un peu ébranlée par son premier échec devant Puebla. Cette armée avait la conscience d'avoir fait son devoir, et elle en voulait à ceux qui l'avaient lancée, sans la préparer, contre un obstacle insurmontable. Elle en voulait en particulier à M. de Saligny, qui faisait sonner bien haut la confiance de l'Empereur, et qui avait exploité effrontément une situation dont il était en partie l'auteur, en se plaignant qu'on n'eût pas suivi ses conseils, alors qu'on n'avait fait qu'obéir à ses indications . Voilà pourquoi l'Empereur voulait au Mexique un dévouement à toute épreuve; et il l'eut en la personne du général Forey.
La mission du général Bazaine, resté à la Vera-Cruz, ne consistait pas seulement à acheminer le plus vite possible sur Orizaba les troupes jetées à terre par les transports , pour les soustraire aux atteintes de la fièvre jaune qui exerçait sur elles ses ravages. Elle consistait surtout à diriger sur le point de concentration les approvisionnements, sans lesquels ces troupes
n'auraient échappé au vomito-negro que pour mourir dans le dénuement. Et la chose n'était pas très facile, car les moyens de transport manquaient; de sorte que, tandis que les magasins de la Vera-Cruz regorgeaient de provisions, ceux d'Orizaba étaient à peu près vides. On y portait à grand'peine de quoi manger, au jour le jour ; mais on ne pouvait constituer ni les vivres de réserve, ni les munitions nécessaires à l'artillerie, en vue du second siège de Puebla. En débarquant avec le général en chef, l'intendant général Wolff avait compris tout de suite qu'il ne pouvait compter que sur sa propre industrie. Il avait fait partir aussitôt pour New- York des officiers de son administration, avec mission de se procurer à tout prix les bêtes nécessaires. Ils avaient acheté un grand nombre de mulets fort grands et fort beaux qui commençaient à arriver. Malheureusement, ces animaux étaient plus habitués au trait qu'au bât. Ils étaient, en outre, un peu jeunes pour le dur service qui les attendait, et on en perdit beaucoup dans les commencements.
Le général Bazaine faisait face à toutes ces difficultés avec une simplicité parfaite et une tranquillité imperturbable. Il était parfaitement au courant des mœurs et de la langue des Espagnols, car il avait fait pendant huit ans la guerre en Espagne, jusqu'au triomphe des Christinos contre les Carlistes. Il était entré comme sous-officier dans la légion étrangère du colonel Conrad, commandée plus tard par le général Bernelle, et il y servait encore, avec le grade de capitaine, lorsque cette légion passa en Afrique. Aussi traitait-il les affaires mexicaines en véritable Mexicain, faisant, en outre, appel à ses souvenirs d'Afrique, et appliquant les méthodes qui nous avaient si bien réussi, en Algérie, pour utiliser toutes les ressources du pays au mieux des besoins de l'armée. Chose curieuse! Les premières difficultés qu'il rencontra lui furent suscitées, non pas