‹ Mes souvenirsChapitre 176 sur 262 · UNE CATASTROPHE · texte numérisé non relu

UNE CATASTROPHE

capitaine, sa femme et son enfant avaient été engloutis. On transporta à l'hôpital les survivants à moitié morts. Et j'ai gardé longtemps l'impression de cet affreux spectacle.

J'espérais ne faire que toucher à la Vera-Cruz, pour filer de suite à l'intérieur, et au bout de quatre jours, je commençais déjà à trouver le temps long, lorsque, le 8 novembre, à midi, le général Bazaine me fit appeler.

— Vous allez, me dit~il, monter à cheval avec vos deux escadrons, en laissant au bivouac vos indisponibles et vos bagages, pour conduire un convoi d'ambulance jusqu'à Puente-Nazional, à moitié chemin de Jalapa. Le général de Berthier y a laissé un bataillon du 81e de ligne, qui est envahi par la fièvre jaune et qui demande d'urgence des secours. Vous irez coucher ce soir à Santa-Fé, à moins de trois lieues d'ici. Vous y trouverez un autre bataillon du même régiment, dont vous prendrez avec vous les quatre compagnies de droite. Demain, vous ferez les huit lieues qui séparent Santa-Fé de Puente-Nazional. N'emportez que l'indispensable. Pour la viande, ne vous en inquiétez pas. Vous trouverez sur la route, en quantité, des bœufs vivant en liberté. Vous tuerez ce qu'il vous faudra pour manger.

— Très bien, mon général. Puis-je attendre jusqu'à quatre heures pour partir, afin de laisser tomber la grande chaleur ?

— Non pas. Vous aurez avec vous quelques hommes à pied, conducteurs de mulets, qui marcheront péniblement dans tout ce sable. Et puis, il vous faudra passer la rivière et trouver un gué. Partez le plus vite possible.

Je retournai à mon camp et, avant trois heures, tout ce qui était valide dans mes deux escadrons s'ébranlait, encadrant une dizaine de mulets chargés de médica-

ments, de vivres, conduits par des soldats du train et escortés par deux médecins, deux officiers d'administration et quelques infirmiers. La rivière ne fut pas longue à traverser ; pourtant je n'arrivai à Santa-Fé qu'à la nuit noire, car par cette température lourde, humide, énervante, les piétons, non encore acclimatés, s'arrêtaient à chaque instant, accablés de fatigue.

Mon premier soin fut de porter moi-même au commandant du camp, le lieutenant-colonel de Potier, l'ordre écrit du général qui le concernait, et de me faire présenter l'officier qui allait commander les quatre compagnies destinées à me suivre. C'était le commandant Tourre, officier des plus remarquables et des plus énergiques, qui devait trouver plus tard, au Mexique, une fin horrible. Devenu colonel du Ier de zouaves, en remplacement du colonel Clinchant, il apprit, une nuit, que le feu venait d'éclater dans la caserne de son régiment, à Mexico. Il y courut et tomba dans le foyer de l'incendie, où il fut brûlé vif. On retrouva, le lendemain, ses restes carbonisés. Ce successeur de tant de chefs glorieux, qui avaient illustré le i*r de zouaves, fut pleuré par toute l'armée.

Le lendemain, instruit par l'expérience de la veille, je fis partir tout mon monde avant le jour. Tant que le soleil ne fut pas monté haut sur l'horizon, nous marchâmes rapidement; mais dès que ses rayons devinrent moins obliques, l'infanterie ralentit sensiblement. Sous ses pieds, la terre devenait brûlante, et la végétation, assez basse, mais très touffue, au milieu de laquelle serpentait la route, ne laissait pas arriver jusqu'à nous un souffle d'air. Il me fallut bientôt envoyer à l'arrièregarde un peloton, puis un escadron, puis enfin toute la cavalerie pour venir au secours des fantassins, plus accablés encore par la chaleur que par la fatigue. Mes chasseurs leur prenaient leurs sacs. Je démontai même provisoirement des cavaliers pour faire monter sur les

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