‹ Mes souvenirsChapitre 177 sur 262 · DANS LA BROUSSE · texte numérisé non relu

DANS LA BROUSSE

chevaux les fantassins les plus fatigués, et je vis là, une fois de plus, ce que valait la troupe que je commandais. Non seulement mes vieux brisquards ne rechignaient pas devant cet acte de bonne camaraderie, mais ils en prenaient eux-mêmes l'initiative, et dans cette fournaise, je les entendais rire et chanter derrière moi, faisant sonner leurs grosses bottes éperonnées sur le sol enflammé, tandis que, dociles comme des moutons, leurs petits chevaux les suivaient, enfouis sous une lourde pyramide de sacs, et sous le poids supplémentaire des fantassins à bout de forces.

Il était onze heures. Nous étions partis à six heures, et nous n'avions pas encore fait la moitié du chemin. Un repos s'imposait. Je fis faire le café, pendant la grande halte qui dura jusqu'à trois heures. Puis, nous nous remîmes en route. Mais je ne pus, ce jour-là, aller jusqu'à Puente-Nazional. Je préférai bivouaquer, la nuit tombée, auprès d'un ruisseau. D'ailleurs, il ne m'aurait servi à rien d'arriver au milieu de la nuit, au lieu du lendemain de grand matin, et il ne fallait pas, pour venir en aide à quelques malades, en augmenter le nombre, en épuisant les forces de ceux qui leur apportaient des secours. Mes cavaliers, bronzés par le soleil africain, ne souffraient pas; mais l'infanterie contenait un très grand nombre de jeunes gens qui n'en pouvaient plus. Sur 390 hommes, 55 arrivèrent au bivouac montés sur nos chevaux et un bien plus grand nombre avaient dû nous confier leurs sacs.

Il s'agissait donc de faire la soupe. Mais pour faire la soupe, il fallait de la viande, et je n'avais pas encore pu m'en procurer. Nous avions bien vu, en route, une grande quantité de bœufs à demi sauvages. Nos meilleurs tireurs en avaient blessé quelques-uns; mais les bêtes s'étaient enfuies pour aller mourir au loin. Enfin, au moment où je me dépitais, en me voyant obligé de faire faire une soupe au caillou, au milieu de toutes ces 11. 23

richesses culinaires, deux bœufs furent tués, et toute la troupe fut largement pourvue.

Le lendemain, de grand matin, laissant mon infanterie au bivouac, pour lui épargner une fatigue inutile, j'arrivai à Puente-Nazional, où je m'acquittai de ma mission. C'est un endroit très pittoresque qui me parut agréable à habiter et qui tire son nom, on le comprend de reste, d'un pont fort beau et fort solide, comme tout ce que les Espagnols ont construit au Mexique. Il est jeté sur une rivière assez importante qui coule à moitié chemin entre Jalapa et la Vera-Cruz, à la sortie des montagnes. Le pays est très boisé, et là on commence à échapper à la mal'aria des Terres-Chaudes, car on est sur la limite des Terres-Tempérées. Je ne ferai pas un cours de géographie pour apprendre au lecteur que le Mexique descend vers la mer par trois immenses gradins, dont le premier, en partant du rivage, s'appelle les « Terres-Chaudes »; le second, les « Terres-Tempérées », et le troisième, les « Terres-Froides ».

Il n'y avait là, autant qu'il m'en souvient, qu'une vaste ferme, une « hacienda », comme on dit, abandonnée, n'offrant, par conséquent, que de faibles ressources. Le bataillon du 81e de ligne, que le général de Berthier avait laissé là, dans sa marche en avant, ravagé par la maladie, offrait l'aspect le plus misérable. Ses nombreux malades étaient couchés sur la terre nue, sans autre couverture que leurs habits; c'était navrant! Il ne devait pas y rester longtemps, car bientôt le colonel Jollivet arrivait avec son 95e de ligne et, suivant le mouvement général de l'armée, allait emmener ou transporter à Jalapa tout ce qui se trouvait à Puente-Nazional. Pendant qu'on déballait les médicaments et qu'on établissait l'ambulance, je rétrogradai sur mon infanterie, et je revins coucher à mon bivouac de la veille.

Je n'étais pas moi-même fort brillant, car j'étais ar-

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