‹ Mes souvenirsChapitre 178 sur 262 · TERRASSÉ PAR LA FIÈVRE · texte numérisé non relu

TERRASSÉ PAR LA FIÈVRE

rivé à la Vera-Cruz imparfaitement guéri de mon accident de la Martinique, encore incapable de digérer un aliment solide et par conséquent fort mal préparé à affronter l'insalubrité de la côte. Mon cuisinier, Dargenson, pouvait donc goûter auprès de moi les charmes de la sinécure, et mes officiers étaient seuls à profiter de ses talents remarquables. Il n'en prenait pas moins ses fonctions au sérieux. Il s'était procuré un cheval pour lui et un mulet pour sa batterie de cuisine. Il s'était procuré aussi un costume complet de riche Mexicain, et rien n'était drôle comme de le voir galoper sur sa rosse, le long des flancs de la colonne. On le prenait pour un colonel de l'armée auxiliaire, et il ne protestait pas. J'eus toutes les peines du monde à me tenir à cheval pendant le retour, d'autant plus que mon martyre fut encore allongé par une nouvelle mission. Je dus, sur les ordres du général Bazaine, aller enlever un Mexicain signalé comme dangereux , dans une hacienda où il se croyait à l'abri de notre atteinte. Ce n'était ni périlleux, ni difficile. L'homme fut cueilli et remis au général, qui l'expédia en France; mais cette contremarche, qui me prit toute une nuit, m'avait épuisé, et, rentrera la Vera-Cruz, il me fallut me soigner sérieusement. J'allai loger en ville, chez un négociant espagnol, qui me prodigua toutes les attentions imaginables. Il avait une maison fort belle, avec des appartements vastes et bien aérés, mais très sommairement meublés, suivant la coutume du pays.

Comme j'avais tâtéde nos médecins militaires, qui ne comprenaient pas grand'chose aux maladies des pays chauds, j'eus recours aux lumières d'un médecin de la marine, le docteur Bouffier, qu'on m'avait indiqué comme un praticien aussi serviable qu'expérimenté. Et certes je n'eus pas à me plaindre de mon choix, car en un espace de temps relativement court, ses soins, aussi affectueux qu'intelligents, allaient me tirer d'af-

faire . Mais il devait me rester, de cette nouvelle maladie , un commencement d'anémie et une faiblesse extrême dont je ressentais les effets, même après mon retour en France. Et, dans les premiers temps, tout mouvement un peu brusque amenait chez moi un étourdissement qui allait parfois jusqu'à la syncope. La fièvre jaune était en décroissance, et parmi les malades, les guérisons commençaient à l'emporter sur les décès. Mais ce n'était pas à nos pauvres médecins qu'il fallait attribuer cette amélioration, et dans les débuts de l'expédition, quand on tombait malade, il valait mieux consulter les bonnes femmes du pays que nos chirurgiens militaires , qui commettaient parfois de très funestes bévues. L'une d'entre elles est restée célèbre. Il est vrai que le cas était curieux, inattendu et inconnu de la science. Il a, d'ailleurs, été raconté par mon excellent ami, l'intendant général Wolff, dans des Mémoires très curieux et trop peu connus.

A Cordova et à Acapulco, sur le Pacifique, vit une mouche qu'on appelle « mouche de Cordova ». Elle s'introduit dans les fosses nasales des hommes et y dépose ses œufs. Dans les vingt-quatre heures, les œufs donnent naissance à des vers qui évoluent et rongent positivement les cartilages du nez, la voûte du palais et la gorge du patient, qui se trouve ainsi dévoré vivant. Les indigènes se guérissent instantanément par des fumigations et des inhalations de vapeur d'eau saturée de piment rouge. Quand nos hommes furent atteints de cette maladie, leurs médecins, au lieu de consulter les confrères du pays, diagnostiquèrent la syphilis et ordonnèrent un traitement mercuriel qui fit mourir plus vite les malades. Un jour, pourtant, un de ces malades appela le médecin, et lui dit qu'il venait de voir sortir une mouche du nez de son voisin de lit qui agonisait. On renonça au mercure. On donna du chloroforme pour engourdir les larves, les vers, des

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