LA MOUCHE DE CORDOVA
injections d'eau phéniquée pour les tuer et les entraîner. Ce fut M. Dauzats, jeune pharmacien aidemajor, qui institua ce traitement court et infaillible.
Mais, si je me permets de critiquer la moyenne de nos médecins, au point de vue de la perspicacité plus qu'au point de vue du dévouement, il n'est que justice de rappeler deux noms qui méritent une place à part parmi ceux des héros de la campagne : ceux du docteur Fuzier et de l'intendant Segonne. Le docteur Fuzier resta cinq années consécutives à la Vera-Cruz, retenu dans cet abominable endroit par son amour de la science et par son amour de l'humanité. M. Segonne, sousintendant, y resta trois ans par dévouement. Il avait eu la fièvre jaune en arrivant, avait été guéri par les soins et les remèdes d'une femme du pays, était devenu rêfractaire au fléau, et voulait épargner le danger qu'il avait couru à ceux de ses camarades qui auraient dû le remplacer dans son poste.
J'avouerai avec modestie que je n'étais pas tenté de les imiter et que je ne demandais qu'à m'en aller d'une ville où, d'ailleurs, j'étais parfaitement inutile. Ce fut donc avec un grand crève-cœur que je vis arriver l'ordre qui dirigeait mes escadrons sur Orizaba, car j'étais hors d'état de les suivre, et tellement malade que le général Bazaine m'offrit de me renvoyer en France, jusqu'à complète guérison. Je ne voulus même pas en entendre parler, et je répondis que j'attendrais à la Vera-Cruz la santé ou la mort. C'était pour mon amour-propre une profonde blessure, mais ma sollicitude de chef de corps était pleinement rassurée, car mes officiers m'inspiraient une confiance qu'ils devaient justifier. Le chef d'escadron de Tucé, solide et au courant du métier, servait avec une conscience et une application extrêmes. Les deux capitaines commandants Petit et Aubert étaient depuis peu de temps au régiment. Ils venaient, le premier, par permutation, d'un
régiment de dragons, et le second, par avancement, du 2e régiment de cuirassiers de la Garde. Mais ils s'étaient vite fait apprécier tous les deux, et ils étaient très aimés de leurs hommes, dont ils s'occupaient constamment, avec autant de zèle que de dévouement. A côté d'eux, figurait encore un officier tout jeune, mais d'un mérite transcendant : le capitaine du Vallon, sorti le premier de Saint-Cyr avec des notes exceptionnelles, décoré un des premiers dans la campagne d'Italie, qu'il avait faite au 3e de chasseurs d'Afrique. Le général Desvaux l'avait pris comme officier d'ordonnance, et je lui réservais le même emploi auprès de moi, dès que j'aurais conquis le grade de général. Caractère un peu raide et difficile, mais intelligence de la guerre, vigueur au feu et érudition militaire tout à fait remarquable. Hélas ! quand je me retourne pour regarder en arrière, je ne vois plus que des tombes. Tucé est mort, il y a quelques années, général de brigade en retraite. Petit a été tué au combat de Cholula. Aubert est mort colonel du 2e de hussards, des suites d'une maladie contractée au Mexique, et dont il n'avait jamais pu se débarrasser. Et du Vallon est mort en mer, en vue de New- York, des suites de trois blessures reçues en un combat dans les Terres-Chaudes, où il passa, lors de ma rentrée en France, comme commandant en chef de la contre-guérilla, et où il resta comme second du colonel Dupin. Mais je les retrouverai encore avant de leur dire le dernier adieu.
Enfin, j'avais, dans ma tristesse, la consolation de penser que les opérations militaires n'allaient pas encore commencer, retardées qu'elles étaient par les difficultés des transports, et celle plus grande et plus désintéressée de voir partir tout mon monde à cheval. Car deux services de remonte établis, l'un à Tampico, et l'autre à la Vera-Cruz, avaient travaillé à combler les vides causés par la tempête. Les chevaux du pays