LES MUSTANGS DES PRAIRIES
vinrent remplacer ceux que j'avais perdus en mer. Mais quelle différence ! On nous avait fait des descriptions fabuleuses du fameux mustang, qu'on nous représentait comme une monture superbe et infatigable. Il fallut décompter. Le cheval mexicain est un cheval andalou, un genêt d'Espagne, comme on disait, dégénéré. Au pas, il est infatigable, on peut le dire. Il est rustique et porte la selle sans être blessé. Comme cheval de route, il est donc très appréciable; mais, comme cheval de guerre, il ne vaut rien, car il manque de vitesse et de force d'impulsion. Aussi, pendant toute l'expédition, dès que nous apercevions une troupe de cavalerie mexicaine, si loin qu'elle fût, nous étions certains de l'atteindre et d'en faire bon marché avec nos chevaux arabes. Nos montures firent bientôt l'admiration des gens du pays, qui offraient de les payera des prix insensés. Et à ce propos, voici un fait curieux.
Quand je sortis des cuirassiers, j'avais forcément liquidé mon écurie composée de chevaux de grande taille, et, arrivé à Constantine, comme colonel du 3e de chasseurs d'Afrique, je n'avais pas trouvé à me remonter tout de suite convenablement. Un jour, mon lieutenant-colonel et ami de Francq, qui se connaissait en chevaux, m'avertit qu'il venait devoir au marché, portant sur un bât une charge de charbon, un tout petit cheval qui ne payait pas de mine, mais qui trottait merveilleusement. J'allai au marché, et en effet je fus séduit par le trot de la bête. Elle n'était pas jolie, avec sa grosse tête de cheval cosaque, au bout d'une encolure toute droite et toute raide, et sa croupe basse et commune. Mais, comme dit Ludovic Halévy dans son Abbé Constantin, elle « levait les pattes très haut », et filait avec une rapidité qui lui aurait assuré le premier prix dans toutes les courses de trot. Par pur caprice, je l'achetai et la payai ce qu'elle valait à Constantine :
cent cinquante francs. Je m'en amusai quelque temps. Puis, ayant trouvé des chevaux de plus belle apparence, je la cédai, pour le prix qu'elle m'avait coûté, à un adjudant-major du régiment, qui la revendit trois cents francs à un capitaine du 3e de zouaves. Ce dernier, en arrivant à la Vera-Cruz, la revendit trois mille francs à un Mexicain. Et tous deux firent une très bonne affaire; car le Mexicain eut un reproducteur hors ligne, qui améliora le troupeau de mustangs de son hacienda, et le capitaine de zouaves acheta, pour sept cents francs, un cheval du pays qui était mieux fait que l'arabe pour le porter, au pas, en tête de sa compagnie.
Je dirai tout de suite que notre remonte amena un fait de guerre qui valut à son auteur la première croix accordée au régiment dans l'expédition. C'était un officier nommé Jeantet, tout frais émoulu de Saint-Cyr et qui, en sa qualité de plus jeune sous-lieutenant, fut chargé de la mission, considérée comme une corvée, de conduire un détachement qui allait chercher des chevaux à Tampico. Il était hier un de nos plus brillants généraux de cavalerie, l'orgueil et l'espoir de son arme. Le service de la remonte à Vera-Cruz achetait aussi, chaque jour, des chevaux et des mulets, et, fait bizarre, presque tous ces animaux lui étaient présentés et vendus par une femme, une Française, établie depuis longtemps au Mexique et nommée Mme Morange. Elle portait le costume masculin, et, de loin, on la prenait pour un jeune garçon. Mais, de près, il était facile de constater, à sa figure , ridée comme une pomme au printemps, que depuis fort longtemps elle avait passé l'âge des idylles et des amours. Elle faisait son métier de maquignon mieux que n'importe quel homme, montant toutes ses bêtes, les unes après les autres, à califourchon, à poil, en selle, comme on voulait, et sachant admirablement les faire valoir.
Le jour vint enfin où je pus dire adieu à la Vera-
LA TEJERIA. 361
Cruz et songer à rejoindre mes escadrons. Le 29 novembre, je partis en chemin de fer pour la Tejeria. La Tejeria n'était qu'à six kilomètres de la côte, et c'était là que se terminait le premier tronçon de la ligne de Mexico, commencée avant notre arrivée au Mexique. Les libéraux avaient bien essayé de détruire ce tronçon, mais nos premières troupes l'avaient rétabli, et on s'en servait pour tout envoyer à la Tejeria, où les convois venaient se former. C'était toujours six kilomètres de gagnés pour nos attelages épuisés. Je comptais en partir le lendemain. Je dus y rester cinq jours, pour attendre la formation d'un grand convoi, dont faisait partie la batterie montée de la Garde et qu'escortait un bataillon du 95e de ligne. C'est un endroit très malsain : quelques masures lépreuses jetées sur les bords d'un étang marécageux qu'habitent d'assez nombreux caïmans et que fréquente une multitude d'échassiers.
Notre convoi aurait suffi à composer une exposition ethnographique complète , car les représentants de toutes les races de l'Ancien et du Nouveau Monde semblaient s'y être donné rendez-vous, depuis le Peau- Rouge, le Nègre et le Coolie chinois jusqu'au Parisien boulevardier, en passant par le Russe, l'Allemand, l'Italien, l'Espagnol, le Suisse et l' Anglo-Saxon . Il n'y manquait que les habitants des régions polaires : l'Esquimau et le Patagon. Comme langues, la tour de Babel. La même variété se retrouvait dans les bêtes auxiliaires. Cela défie toute description. Il était prodigieux qu'on pût mettre un peu d'ordre dans ce fouillis, et invraisemblable qu'on pût l'ébranler et le faire tenir ensemble, tout en le protégeant contre les attaques des guérilleros. Et quelle route! Un détail suffira pour en donner une faible idée.
Le lendemain de notre départ de la Tejeria, nous allâmes coucher à la Soledad , bourgade devenue histo-
rique par la convention que l'on connaît. Là, passe un torrent, au lit profond, qu'on appelle le Rio-Jemmapa. Les Mexicains avaient rompu le pont qui le traversait, et il fallait le franchir à gué. Il était presque à sec. L'eau recouvrait à peine le boulet des chevaux. Le passage commença à cinq heures du matin. A la nuit noire, il était à peine terminé. Ce jour-là, nous ne fîmes pas plus de cinq cents mètres. C'est qu'il avait fallu atteler jusqu'à trente mules à chaque voiture, pour lui faire gravir les rampes de la berge. On ne prévoyait pas ces difficultés à Paris. En Afrique, aux premiers jours de la conquête, faute de routes carrossables, on avait dû renoncer, pour les transports , au matériel roulant, qu'on avait remplacé par des bêtes de somme, chevaux de bât ou mulets, en attendant les chameaux. Le maréchal Bugeaud était même allé jusqu'à adopter des troupeaux de bœufs porteurs. Mais, pendant la campagne d'Italie, l'Empereur avait été frappé de la lenteur et de la confusion que cette quantité de bêtes de somme amenait dans la marche de l'armée, et, rentré à Paris, il avait ordonné d'étudier la réforme du système. Les commissions se mirent à l'œuvre, et leur travail aboutit , pour les équipages régimentaires , à la voiture à deux roues , traînée par un cheval ou un mulet, dont on se sert encore aujourd'hui. Au Mexique, ces voitures, bonnes sur une route roulante, furent cassées en un clin d'œil. On en construisit de plus solides, et finalement on y renonça pour revenir au mulet de bât.
Heureusement, les pluies avaient cessé. Les chemins étaient ravinés, mais secs, et nous franchîmes, sans accident, les différentes étapes qui nous séparaient de Cordova : Palo-Verde, le Paso-Ancho, l'Atoyac, le Chiquihuite, le Potrero. Le pays ressemblait à celui que j'avais déjà parcouru en allant à Puente-Nazional. Rien n'y rappelle les merveilleux récits des romans,