ORIZABA
la forêt vierge, avec ses géants enlacés par les lianes. La végétation est, au contraire, rabougrie, quoique dense. Elle dépasse à peine un homme à cheval. Mais ce qui est merveilleux, c'est la vie intense qu'elle abrite, dans ces plaines immenses en pentes douces, où de nombreux troupeaux vivaient encore à l'état à peu près sauvage. On se croirait dans une volière sans limites.
Dès le lever du jour, on chemine au milieu d'une multitude innombrable d'oiseaux chanteurs ou criards, parés de couleurs éclatantes, qui caquettent, piaillent et volètent, aussi nombreux que des grains de sable soulevés par le vent. Ils nagent là dans l'abondance, car, outre les baies et les fruits sauvages de toutes sortes, ils ont à leur disposition des myriades d'insectes, brillants quelquefois, presque toujours désagréables, dont ils ne consomment malheureusement que très peu. Les oiseaux mangent les insectes, les insectes mangent l'homme, et toute le monde est content, sauf l'homme.
Au Chiquihuite, cependant, l'aspect du pays change sensiblement. On commence à s'élever beaucoup ; l'Atoyac serpente au pied de hauteurs élevées et taillées à pic, qui ne livrent passage que par un défilé très étroit. Ce défilé, les Mexicains auraient pu le défendre avantageusement. Ils y renoncèrent, après y avoir établi, toutefois, des travaux assez sérieux. Là, pour la première fois apparaît quelque chose qui ressemble à la forêt vierge, c'est-à-dire de grands arbres unis par un lacis impénétrable de lianes et de végétation touffue où brillent les fleurs bizarres de l'orchidée. C'était derrière le Chiquihuite que le petit corps d'armée du général de Lorencez devait s'établir, après la convention de la Soledad. Mais le colonel Letellier-Valazé insista pour qu'elle s'établît à Orizaba, afin de faire tomber cette première ligne de défense. C'était nous
donner les apparences de la mauvaise foi, et bien inutilement, car les Mexicains n'auraient pas mieux défendu les défilés du Chiquihuite qu'ils ne défendirent plus tard les défilés des Cumbres, où leurs positions étaient encore plus fortes.
A Cordova, je reçus l'hospitalité cordiale du brillant colonel du Ier de zouaves, qui occupait la ville avec son régiment, le colonel Brincourt. Cordovaest une très jolie petite cité, percée de larges rues droites, et construite à plus de neuf cents mètres d'altitude, sur la limite des Terres-Chaudes et des Terres-Tempérées, au milieu de plantations de caféiers, de tabac, de bananiers et de jardins ravissants qui l'entourent d'une ceinture verdoyante et fleurie,) dont la fraîcheur est entretenue par une quantité de sources d'eau vive. Au sortir de l'enfer des Terres-Chaudes, c'est un véritable paradis, et l'homme, épuisé par la maladie, sent ses forces renaître, au contact de cet air plus vif, plus pur et plus léger.
Sept lieues seulement séparent Cordova d'Orizaba, à travers un pays bien cultivé et incliné fortement du nord au sud. Notre zone d'occupation, en s'étendant, avait rendu les routes sûres, et j'en profitai pour devancer le convoi à Orizaba, où je comptais trouver mes deux escadrons. Il n'y en avait plus qu'un. L'autre, avec le général de Mirandol, avait suivi le mouvement de la division du général Douay, qui, traversant les défilés des Cumbres et passant par San-Andrez, au pied du pic d'Orizaba, avait établi son quartier général en une petite ville appelée San-Agostino del Palmar.
A Orizaba, peu à peu, se réunissait tout le corps expéditionnaire du Mexique; et quand j'y arrivai, tous les principaux officiers qui ont marqué dans cette expédition étaient répandus dans la ville ou campés dans les environs. C'est donc pour moi le moment, suivant ma coutume, de les faire défiler devant le lecteur.