NOS FUTURS GÉNÉRAUX
sous le nom de Carrey de Bellemare. Il avait autant d'ambition que d'intelligence. Il n'avait pas tardé à découvrir que le client de M. de Saligny, c'est-à-dire le parti réactionnaire et clérical, était de tous les partis au Mexique celui qui avait le moins de chances. Il est probable que le commandant Billard brouilla son chef avec le représentant de l'Empereur, et amena ainsi indirectement le rappel du maréchal Forey , qu'on attribua, dit-on, aux plaintes du ministre de France.
Mais, parmi tous ces officiers, il en était un qui avait su se faire une situation à part dans l'affection et dans l'estime de ses camarades ; c'était le chef d'état-major de la division Douay : le commandant Capitan, l'ancien aide de camp du général Trochu, en Crimée. Il avait fait son stage de cavalerie aux chasseurs de la Garde, où je le connus et l'aimai. Il avait accompagné, en qualité d'aide de camp, l'amiral Jurien de la Gravière. Science, érudition, puissance de travail, activité sans limites, courage à la fois bouillant et imperturbable sur le champ de bataille, sentiments élevés, égalité d'humeur, simplicité, modestie, le tout rehaussé et comme couronné par une piété d'ange, faisaient de Capitan un de ces modèles parfaits de l'homme et du guerrier, que notre imagination évoque dans les légendes des croisades, et que les hasards de la vie nous mettent si peu souvent à même de rencontrer. Capitan était très éprouvé par le climat, et on le suppliait de rentrer en France. Il crut que le devoir le retenait au Mexique, et il fut la plus noble et la plus pleurée de toutes les victimes du siège de Puebla.
Enfin, pour compléter ce croquis imparfait, je dois signaler la présence à l'état-major d'un certain nombre d'officiers prussiens, autorisés à suivre les opérations. Parmi eux figurait, je m'en souviens, le major baron de Stein, descendant du célèbre patriote de 18 13. C'était le moment où le prince Frédéric-Charles venait de
publier sa fameuse brochure : L'art de combattre les Français, qui causa tant d'émoi dans le monde militaire, et dont on prétendait que le titre avait été changé contre celui, moins agressif, de : L}art de combattre des Français. M. de Bismarck préparait l'absorption de l'Allemagne, et M. de Moltke ne négligeait aucune occasion d'envoyer à l'étranger ses officiers les plus capables. Notre légion étrangère en regorgeait. Tous, ils s'étaient expatriés, prétendaient-ils, à la suite d'un duel devenu traditionnel, et dans lequel ils avaient tué un supérieur. La plupart étaient des émissaires du grand état-major, qui venaient étudier un point spécial de notre organisation. Un beau jour, on apprenait qu'ils avaient obtenu leur grâce et qu'ils étaient rentrés dans l'armée prussienne. Au moins, ceux qui étaient venus avec nous au Mexique n'usaient point de ce subterfuge. Dans notre infatuation, nous étions flattés que les étrangers vinssent se mettre à notre école, car nous étions convaincus que notre état militaire était arrivé à un degré de perfection qu'on ne pouvait dépasser ni même atteindre; que nous n'avions rien à emprunter; qu'au contraire, nous étions assez riches pour prêter. Ces officiers étaient, d'ailleurs, de charmants compagnons, courtois, obligeants, et, avec leurs épaules carrées et leur belle barbe blonde, ils étaient le complément obligatoire de toutes nos réunions. Sept ans plus tard, nous devions retrouver nos camarades du Mexique, non plus à côté de nous, mais en face, sur les champs de bataille. Je dois dire à leur honneur qu'ils se multiplièrent pour offrir leurs services à ceux d'entre nous qu'ils avaient connus et fréquentés. Je dois dire aussi que pas un officier français ne crut devoir accepter d'eux le moindre adoucissement et la moindre consolation.
il me faut citer encore particulièrement parmi les officiers allemands qui suivaient nos opérations au Mexique M. Von den Burg, capitaine d'état-major bre-