A L'ÉTAT-MAJOR
fût à son aise. Il réservait pour le service, et pour les circonstances où ses ordres étaient mal exécutés, ses emportements, si terribles mais si courts, qui lui ont valu une réputation imméritée et persistante de violence et de brusquerie.
Le général Forey, esclave des volontés de l'Empereur, s'appliquait à entretenir de bonnes relations avec M. Dubois de Saligny et tenait à ce que les chefs de corps, de passage à Orizaba, rissent acte de politesse vis-à-vis du ministre de France. Il ne me dissimula pas sa pensée à ce sujet. Aussi, le lendemain matin, je m'informai très exactement du moment où M. de Saligny serait absent de chez lui. J'allai déposer à sa porte une carte qu'il ne me rendit même pas, et nous n'eûmes jamais d'autres relations. Je partageais, je l'avoue , toutes les préventions et toutes les répugnances que ce diplomate inspirait à l'armée, et que son entourage était encore venu augmenter. Cet entourage était, en majeure partie, composé de déclassés, de gens qui avaient perdu par leur faute des positions avouables en France, et qui étaient venus au Mexique chercher une nouvelle carrière, au milieu de la confusion générale, soit en briguant les principaux grades de l'armée que le parti conservateur cherchait à organiser, soit en s'occupant d'affaires. Et nous savons combien ce mot d' « affaires » est élastique ! Nous les traitions un peu en lépreux.
Nous faisions cependant une exception pour un ancien camarade qui, lui aussi, était une épave, mais dont les fautes n'avaient pu tarir entièrement notre estime : le colonel Dupin. Je l'avais beaucoup connu en Afrique où il était venu faire son stage , comme capitaine d'état-major, dans le 4* de chasseurs d'Afrique. Il était à la prise de la Smala, et, sur le fameux tableau d'Horace Vernet qui représente ce guerrier épisode, il figure au premier plan, dans une situation
un peu idéalisée par l'imagination féconde du grand peintre militaire. Depuis, partout où l'on échangea des coups de sabre on vit toujours Dupin : en Crimée, en Italie; et partout il attira l'attention par de remarquables qualités de soldat. Il ne pouvait pas laisser faire l'expédition de Chine sans lui. Il y alla, comme chef du service topographique, dans l'êtat-major du général de Montauban, et, la veille de Palikao, il faillit se faire enlever par les Chinois, avec quelques autres officiers qui périrent dans d'atroces tourments. Il rapporta du pillage du Palais d'été beaucoup de précieux souvenirs dont il ne fit pas mystère, car de nombreux amateurs, admis à visiter sa collection d'objets d'art, admirèrent le goût artistique qui avait présidé à sa formation. Mais ce soldat avsit des défauts soldatesques assez nombreux. Il était comme les compagnons de Robert le Diable à l'Opéra; il aurait pu chanter avec eux : « Le vin... le vin, le vin, le jeu, les belles. Voilà... voilà... voilà mes seules amours. » Il ne pouvait pas résister à la vue d'une carte, et ce défaut mignon le jetait dans des alternatives de bonne et de mauvaise fortune; tant et si bien qu'un jour, il eut l'idée de réaliser sa collection et l'inconscience d'en faire annoncer la vente par les journaux. Ce fut un scandale énorme dont on profita pour représenter comme de simples pillards les conquérants de Pékin. Et, sous la pression irrésistible de l'opinion publique, Dupin fut mis en retrait d'emploi.
La campagne du Mexique s'ouvrit. Dupin, aussitôt, prit du service dans l'armée mexicaine. Bientôt, le général en chef jugea qu'il était absurde de se priver des services d'un homme pareil, et lui confia le commandement de la contre-guérilla chargée de purger les Terres-Chaudes des bandes innombrables et insaisissables qui les infestaient. Dupin eut carte blanche pour accomplir sa mission, et il s'en tira à merveille. C'était