UN CONDOTTIERE
une espèce de condottiere du seizième siècle, un capitaine d'aventures qui aurait fait pousser des cheveux blancs à tous les comptables, mais qui était superbe à la tête de ses enfants perdus, véritables types de brigands qui eussent détroussé le voyageur, s'ils n'avaient pas trouvé plus d'avantages à détrousser ceux qui détroussaient les voyageurs.
Je le revois encore, dans l'uniforme éclatant et bizarre qu'il avait adopté : un dolman rouge, ouvert, flottant sur la chemise de flanelle et orné des cinq galons d'or de colonel, dont le nœud hongrois recouvrait les deux manches; une large culotte blanche qui se perdait dans des bottes montant jusqu'au genou, et le sombrero mexicain de feutre gris clair, aux vastes bords plats, historiés comme une mitre d'évêque, garnis de pampilles, dont la coiffe était entourée d'un énorme bourdaloue d'or. Il fallut bien récompenser ses services, en oubliant ses fautes. On le replaça d'abord en activité hors cadre, et, à la fin de l'expédition, il fut nommé chef d'état-major de la division de Montpellier. Là, je le revis encore; mais il n'était plus que l'ombre de lui-même. Le climat meurtrier des Terres-Chaudes, dont il n'avait pas songé à combattre les effets terribles par une sage conduite, avait fait son œuvre. Et ce héros, se survivant à lui-même, attendait, en se traînant péniblement, la mort qui allait apparaître.
Orizaba , qui était devenue notre principale place d'armes, le siège de nos dépôts, notre lieu de concentration, est une espèce de grande villace mal bâtie et mal pavée. Ses maisons n'ont généralement qu'un rezde-chaussée, surmonté d'un toit de tuiles, débordant sur la rue en forme d'auvent, pour garantir les passants de la pluie et du soleil. Le climat y est agréable, car on est très près des derniers contreforts de la chaîne des Cordillères, qui marquent la limite des Terres-Tempérées et des Terres-Froides. La population est une
sorte d'olla-podrida de toutes les races humaines , amalgamées, mélangées, croisées, depuis le Peau-Rouge le plus authentique jusqu'au Blanc le plus pur. Elle n'a pas, par conséquent, de type particulier; elle ferait le désespoir ou le bonheur, ça dépend, d'un ethnographe. Cependant, dans le fond, elle est de race indienne, et c'est ce qui la rend, en général, douce, inoffensive et même timide. Le noble métier des armes répugne à son tempérament. Aussi, de tout temps, l'armée mexicaine a-t-elle été recrutée au moyen de la « presse ». C'est une méthode simple et expéditive qui s'applique de la façon suivante : un beau matin, on barre à la fois toutes les rues d'une ville. On arrête tous les hommes qui s'y trouvent, puis on extrait du troupeau ainsi formé tous les bipèdes qui semblent en état de porter les armes. On les attache solidement les uns aux autres, et on les dirige sur les dépôts des régiments qui ont besoin d'augmenter leur effectif. On peut juger ce que doit être une armée recrutée de cette façon-là. Et cependant, bien qu'incapables de résister en rase campagne au choc d'un corps dix fois inférieur en nombre, les troupes mexicaines font souvent preuve de constance, sous un feu à longue portée, et derrière un abri, derrière un mur, elles ne se comportent réellement pas trop mal.
A Orizaba, l'on est assez éloigné de la côte pour ne plus guère voir que le costume national mexicain : la veste ronde très courte, ouverte sur la chemise, le pantalon collant par en haut et démesurément élargi dans le bas, retenu à la taille par une ceinture et orné, sur les coutures extérieures, soit d'une bande étroite, soit d'une rangée de petits grelots ou de boutons d'argent, le sombrero, chapeau de paille ou de feutre, à coiffe basse et à bords plats et larges. Les femmes portent le costume espagnol : la jupe courte, la basquine cambrée, la mantille, la résille, avec des fleurs dans les