MARCHE EN AVANT
cheveux. Le costume des Indiens est tout à fait primitif. Pour les hommes, un haillon quelconque et une sorte de couverture d'étoffe grossière percée, au centre, d'un trou dans lequel ils passent la tête et qui leur retombe en manteau sur le corps. Ça s'appelle zarape, et c'est obligatoire. Les gens riches la portent en fine laine, et en tissu qui atteint parfois des prix très élevés. Pour les femmes, une chemise de toile, un jupon ample et plissé et une sorte d'écharpe : le rebozo, avec lequel elles se drapent le haut du corps et qui leur sert pour se couvrir, pendant la nuit.
J'ai déjà dit que ce qui avait rendu si lents les débuts de la seconde expédition , c'était l'insuffisance des moyens de transport, dont on ne s'était pas assez inquiété à Paris, et qui seront, je le crois, la première condition du succès dans toute guerre future. Cependant, les attelages, voitures, harnais qu'on était allé recueillir un peu partout, à New- York, à la Nouvelle- Orléans et jusqu'au Venezuela, commençaient à affluer à la Vera-Cruz. Mais on ne pouvait pas compter uniquement sur les approvisionnements qui nous arrivaient à travers l'Océan et négliger les ressources considérables que renfermait le pays. Or, pour s'emparer de ces ressources, il fallait occuper ce pays. C'est pour cela que le général en chef poussait en avant ses têtes de colonnes, et qu'il avait fait franchir les défilés des Cumbrès à la division Douay, qui avait passé sans résistance sérieuse et marché jusqu'à San-Agostino del Palmar, à quatorze lieues plus loin. En même temps, le général Bazaine évacuait les Terres-Chaudes et, passant par Jalapa, où il recueillait la brigade de Berthier, il arrrivait jusqu'au fort de Perrotte qui, en 1847, avait opposé une résistance très sérieuse à l'armée américaine du général Scott. Les Mexicains, qui étaient décidés à concentrer tous leurs efforts pour défendre Puebla, avaient abandonné sans combat toutes
leurs positions. Du reste, le général Bazaine aurait eu de quoi briser tous les obstacles, car il avait avec lui le 3e régiment de zouaves, colonel Mangin; le 51e de ligne, colonel Garnier; le 62e de ligne, colonel Aymard; le 7e bataillon de chasseurs à pied, commandant d'Albici; un escadron du 12e de chasseurs et plusieurs batteries d'artillerie. Tous ces mouvements accomplis, il ne restait plus en arrière qu'un seul régiment, le 81e de ligne, colonel Mery de la Canorgue. Il était chargé d'occuper la route des Terres-Chaudes, qu'on ne pouvait pas encore abandonner à la garde de notre contre-guérilla. Le général Forey , pour pouvoir attirer à lui, le moment venu, ce régiment, avait réclamé une brigade supplémentaire, dite de réserve, composée du j* de ligne et de la légion étrangère, et qui, sous les ordres du général de Maussion, allait venir de France pour garder les derrières de l'armée.
Ma place était auprès du général de Mirandol, à San-Agostino del Palmar, qu'on appelait tout simplement Palmar.
De mes quatre escadrons , l'un marchait avec la colonne Bazaine ; l'autre restait provisoirement à Orizaba, avec le commandant Carrelet, le fils du général dont la division joua un rôle au coup d'Etat; le troisième était à Palmar. J'emmenai le quatrième d'Orizaba, que je quittai le 6 décembre, mais je ne le gardai pas longtemps.
Je fis la première partie de la route, sous les ordres du colonel Jollivet, plus ancien que moi, qui conduisait deux bataillons de son régiment, une batterie d'artillerie et mon escadron de cavalerie. Le premier jour, nous allâmes coucher à seize kilomètres d'Orizaba, à Técamalucan. Ce fut une partie de promenade. La route, très bonne et très bien entretenue, remontait le fond d'une large vallée, entre deux montagnes élevées et boisées. A chaque pas, nous rencontrions des vil-
LES CUMBRÈS. 381
lages, des haciendas, des ajoupas d'Indiens. C'était très pittoresque. En outre, à mesure qu'on s'élevait, l'air devenait plus vif et plus froid. Le lendemain 17, nous ne fîmes que douze kilomètres, jusqu'à Alcuçengo, gros village indien , ancien préside , c'est-à-dire bagne espagnol, où il restait encore des maisons en pierre et une église. Nous allions lentement, à cause des rudes et continuelles montées de la route qui nous obligeaient, à chaque mauvais pas, à doubler les attelages, opération longue et fatigante.
Là, nous étions tout à fait au pied des Cumbrès. Figurez-vous un mur vertical d'une hauteur prodigieuse, qui s'étend à perte de vue, à droite et à gauche, sans qu'on puisse savoir par où il sera possible de le franchir autrement qu'avec des ailes. On n'aperçoit aucune route, aucune fissure, rien! Ce n'est qu'en se mettant pour ainsi dire le nez dessus qu'on finit par découvrir une fente, une rainure que je comparerais au passage de la Gemmi, si j'étais sûr que tous mes lecteurs connussent l'espèce de cul-de-sac de la vallée de Louèche, dans le Valais. La route s'engage dans cette fissure, et grimpe en se tire-bouchonnant dans les deux défilés successifs qu'on appelle les « Grandes » et les « Petites-Cumbrès », et qui sont séparés par une étroite vallée, au fond de laquelle bouillonne un torrent qu'on traverse sur un pont solide, bâti par les Espagnols : le Puente-Colorado. La nature a tout fait pour rendre ce passage infranchissable. C'est une succession de positions formidables, où une poignée d'hommes résolus arrêterait une armée, et nous ne pouvions comprendre, en les contemplant, comment nos fantassins s'y étaient pris pour en déloger les troupes mexicaines, qui avaient seulement fait mine de leur disputer le passage.
Nous employâmes toute la journée du 18 à franchir le premier défilé, les « Grandes-Cumbrès » , et, ce jour-
là, nous ne fîmes que deux lieues. C'est que îa route, trèsraide, pour arriver au sommet de ce col si étroit, fait vingt-trois lacets , à chacun desquels il fallait dételer trois voitures pour en faire passer une. Dans ce couloir, il régnait un froid glacial, et, jusqu'à onze heures du matin, nous fûmes ensevelis dans un brouillard tellement épais qu'on ne voyait pas à deux mètres devant soi. Un kilomètre de descente rapide sépare le point culminant de ce premier défilé de Puente-Colorado, où nous trouvâmes, à la tête d'un fort détachement, le commandant Capitan, chef d'état-major de la division Douay, envoyé par le général pour nous recevoir, et protéger notre passage en prenant à revers des positions que l'ennemi, d'ailleurs, n'avait plus envie de réoccuper.
A Puente-Colorado, je pris congé de mon camarade Jollivet, qui filait sur la petite ville de Téhuacan avec ses deux bataillons et sa batterie, et qui m'emprunta, en outre, mon unique escadron. Le colonel Jollivet avait une mission bizarre à accomplir : il allait chercher de la monnaie, il allait « faire changer », comme on dit dans les ménages. La Trésorerie de l'armée était très abondamment pourvue en or et en billets de banque, mais elle manquait presque complètement de monnaie divisionnaire d'argent. De sorte que les officiers et la troupe étaient uniquement payés en or, et presque toujours en doublons ou onces d'Espagne qui valaient, selon le change, de 83 à 86 francs pièce.
Pour les officiers, c'était déjà un très grand embarras, car les menues dépenses courantes ne se soldent pas facilement en pareille monnaie. Mais, pour la troupe, c'était presque l'impossibilité de vivre. Comment payer les dépenses de l'ordinaire et faire le prêt aux hommes? C'était donc une opération de change qu'on allait tenter à Téhuacan, où le payeur général de l'armée comptait trouver 300, 000 francs en argent, qu'on devait se faire