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SUR LA BRÈCHE

malgré ses pertes. Il fallut une forte arrière-garde pour le contenir dans ses jardins.

Dans la nuit, le général en chef fit enlever, presque sans coup férir, le marabout sur lequel il voulait placer sa batterie de brèche. Le poste qui le gardait fut surpris et détruit. Aussitôt, les deux pièces de campagne de la colonne d'Oran y furent amenées à bras d'hommes, et on construisit des épaulements avec des sacs à terre. Le marabout, crénelé et garni, lui aussi, de sacs à terre, devint le réduit et le magasin des munitions. Enfin, la position fut fortement gardée et mise en état de défense. C'était de là que devait partir la colonne d'assaut.

Au point du jour, la batterie commença son feu. Derrière elle, protégée par l'inclinaison du rocher, était massée la colonne d'assaut, composée de deux bataillons du 2e de zouaves , commandés par le lieutenant-colonel Clerc.

En même temps, les troupes du général Yusuf, sous les ordres duquel s'était rangée la petite colonne de Bouçaada, prenaient position vis-à-vis de la porte de l'Est. Elles étaient munies d'échelles et devaient tenter l'escalade, dès que les troupes d'Oran couronneraient, à l'ouest, la brèche ouverte par l'artillerie.

Nous autres, les cavaliers, nous étions comme la veille répandus autour de l'oasis, pour ramasser les fuyards. Du point où j'étais, je voyais parfaitement arriver les boulets sur le mur d'enceinte. Ils commencèrent par faire des trous ronds dans la brique crue. Bientôt, l'ensemble de la construction se désagrégeant, un large pan de mur tomba, ouvrant une brèche et nous découvrant en même temps les défenseurs groupés derrière les murs, à l'abri des tours, et prêts à fondre sur l'assaillant. Le canon de la place avait répondu de son mieux, mais ses boulets se perdaient dans nos sacs à terre. Enfin, dominant toute la scène, assise sur les rochers du quartier des Hallaf, se dressait la maison de com-

mandement de l'ancien khaliffa. On l'appelait Dar-Séfa. C'était pour les Arabes le dernier refuge, la citadelle.

Vers onze heures, le canon se tut. Nous entendîmes de grands cris, aussitôt suivis d'une vive fusillade. La colonne d'assaut apparaissait sur la brèche où les zouaves bondissaient comme des démons. En même temps , la colonne de Médéah opérait son escalade à l'est, s'enfonçait dans la ville et venait se réunir à la colonne d'Oran, au pied de Dar-Séfa. Enfin, à midi, les deux généraux se donnaient la main sur la haute terrasse de la maison de commandement, aux acclamations de leurs soldats, pendant que sur leurs têtes on hissait les trois couleurs victorieuses. La ville était prise d'assaut.

Elle subit toutes les horreurs de la guerre. Elle connut tous les excès que peuvent commettre des soldats livrés un instant à eux-mêmes, enfiévrés par une lutte terrible, furieux des dangers qu'ils viennent de courir, furieux des pertes qu'ils viennent d'éprouver, et exaltés par une victoire vivement disputée et chèrement achetée. Il y eut des scènes affreuses. Il y eut aussi des actes d'humanité vraiment touchants. J'en vais citer un. Les rues et les maisons étaient remplies de cadavres d'hommes, de femmes et même d'enfants que les balles aveugles n'avaient point épargnés. Je vis deux soldats du bataillon d'Afrique , de ceux qu'on appelle des zéphyrs, détacher du cadavre de sa mère éventrée par un coup de baïonnette, un pauvre petit moricaud de trois ans, raidi par la terreur. Ils l'emportèrent dans leurs bras, et le soir même le firent adopter par la compagnie qui l'éleva. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Mais longtemps, à Laghouat, je l'ai vu suivre ses nombreux pères d'adoption et marcher derrière eux, fier et content, le pauvre petit.

Pendant le carnage, les fuyards étaient venus donner dans le filet de cavalerie. On sabrait tous ceux qui

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