‹ Mes souvenirsChapitre 20 sur 262 · VILLE PRISE · texte numérisé non relu

VILLE PRISE

résistaient, et on envoyait ceux qui faisaient leur soumission rejoindre le troupeau lamentable formé par toute la population de Laghouat, hommes, femmes, enfants, tout cela prisonniers, à la merci du vainqueur, sans qu'aucune convention protégeât les vies ni les biens.

Et le chérif , le Mohammed-ben-Abdallah , de la chose ? Où était-il ? Nous espérions bien le pincer au débucher. Mais, pour cela, il eût fallu fouiller sur l'heure tous les jardins, tous les recoins, tous les puits. Ou bien le général Pélissier n'y pensa point, ou bien, ce qui est plus probable, il ne voulut pas exposer à de nouvelles fatigues, à de nouveaux dangers ses troupes exténuées et d'ailleurs débandées. Le chérif se tint caché, avec quelques guerriers, au fond d'un jardin, et pendant la nuit, il gagna au pied et échappa aux patrouilles qui circulaient autour de l'oasis.

Cet illuminé, qui appartenait à la grande tribu des Ouled-Sidi-Cheiks, avait été maître d'école et fabricant d'allumettes. En 1842, il se transforma en marabout, devint l'adversaire d'Abd-el-Kader et se rapprocha de nous. Il devint même notre khaliffa à Tlemcen. Il se rendit insupportable, et pour s'en débarrasser, on lui procura les moyens de faire le pèlerinage de la Mecque. On ne sut pas comment il en revint. Mais, en 1848, il se fixa à Ouargla, où une espèce de voyante le sacra sultan du désert et effroi des chrétiens. En allant le rejoindre, après sa défection, Ben-Choraen fit un personnage puissant. Il fallut le siège et la prise de Laghouat pour diminuer son influence. Echappé de nos mains miraculeusement, il retourna à Ouargla, puis à Touggourt, dont la prise mit fin à son rôle et à son histoire.

Ce ne fut que le lendemain, trop tard par conséquent, qu'on fouilla les jardins de l'oasis. La colère des troupes avait cessé. Le désordre avait pris fin, et toutes les autorités militaires, depuis les généraux jus-

qu'aux caporaux, avaient passé la nuit et déployé la plus louable activité à remettre tout le monde dans les mailles de la discipline.

Parmi les nombreuses victimes tombées glorieusement sur la brèche de Laghouat, il en est une à qui je dois une mention particulière et que le lecteur, d'ailleurs, a déjà vue passer dans ces Souvenirs : le général Bouscaren, commandant en second la colonne d'Oran, sous les ordres de son ami Pélissier. Au moment où la colonne d'assaut partait de la batterie de brèche, il reçut une balle qui lui brisa la cuisse, au-dessus du genou. On l'emporta au camp, sur un brancard improvisé. Il était très populaire dans l'armée, et les soldats qui étaient restés au camp , en le voyant rapporter , le saluèrent , dans un élan spontané , de ce cri : « Vive le général Bouscaren ! » Alors, lui, se soulevant : Non, mes amis, dit-il, ce n'est pas cela qu'il faut crier, c'est : « Vive la France ! »

Ainsi, au siège de Maëstricht, par le maréchal de Vauban, en 1673, un sergent des gardes françaises, grièvement blessé et rapporté au camp, dit à ceux qui le plaignaient : « Moi, ce n'est rien. Mais le régiment s'est bien montré. »

Admirable esprit de corps qui détachait en quelque sorte l'homme de lui-même et lui faisait oublier ses souffrances, au profit de la collectivité! Esprit de corps qui fais les héros, esprit de corps qui fais les nations invincibles, plaise à Dieu que tu ne nous aies pas abandonnés !

J'ai déjà dit que Bouscaren, le créole épique, le cœur d'or, l'Africain légendaire, mourut sur mon cœur, après avoir subi l'amputation de la cuisse, qu'on avait cru pouvoir lui épargner.

Il faut aussi consacrer un hommage spécial à une

autre mort glorieuse : celle du commandant Morand,

, qui fut tué en enlevant, sous une grêle de balles, son

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