SUR LES PLATEAUX
guerre se faisait sans animosité et la lutte restait courtoise, si on peut employer ce mot, ou du moins aussi courtoise que possible. C'est ce qui faisait dire à M. Dubois de Saligny, avec sa jactance et sa présomption habituelles, qu'à la tête d'un bataillon de zouaves et d'un escadron de chasseurs d'Afrique, il se faisait fort de circuler dans tout le Mexique, sans être arrêté nulle part.
Les longueurs du siège de Puebla et la ténacité de ses défenseurs allaient répondre à ces rodomontades agaçantes. Sans doute, les lenteurs de nos préparatifs furent pour beaucoup dans les difficultés que nous allions rencontrer, mais il est juste de reconnaître que Juarez mit très habilement à profit le temps que nous lui laissions, et n'épargna rien pour se hausser au niveau des circonstances et pour donner un caractère national à la lutte qu'il soutenait afin de maintenir l'indépendance de son pays.
La plaine de Palmar fait partie de cet immense plateau de l'Anahuac qui constitue la troisième zone du Mexique, le troisième gradin : les Terres-Froides. Partout où l'eau se montre, il est très fertile en céréales, et le principal travail de sa population consiste à recueillir les eaux pluviales, dans de grands réservoirs qu'on appelle des « pressas ». Cette population est peu dense. Les villes sont assez rares, et, à l'exception des grandes cités, comme Mexico, Puebla, Guadalajara, Guanaxuato, qui ressembleraient à des villes espagnoles, sans leurs immenses et populeux faubourgs habités par des créoles et des Indiens, elles sont toutes bâties sur le même plan : une place démesurée au centre, et, tout autour, des maisons rangées le long de rues spacieuses qui se coupent à angle droit. C'est le triomphe de l'échiquier. Sur la place , l'église , bâtie dans le style décoratif qu'on appelle le « style jésuite », et très ornée à l'intérieur. Seulement, depuis le triomphe des 11. 25
libéraux, le budget des cultes ayant été supprimé, la plupart de ces églises, n'étant plus entretenues, présentaient déjà un aspect lamentable. Les habitants des villes sont presque tous créoles ou métis, la population indienne se groupant, de préférence, autour des belles haciendas, qui servent de centres aux grandes exploitations agricoles.
En dehors des céréales, la principale industrie est l'élevage des porcs et la culture du maïs, destiné à la nourriture de ces animaux. De même que, dans l'Armagnac, on dit souvent d'une jeune fille à marier qu'elle vaut tant de barriques d'eau-de-vie, de même là-bas, on disait des douces fiancées qu'elles valaient vingt mille, trente mille, cent mille cochons. Cependant, autour des villes, on cultive en grand des plantations d'agaves, sorte d'aloès qui sert à la fabrication du « pulque », la liqueur nationale. Voici comment on procède : on enlève le cœur de la plante, et, pendant la nuit, la sève vient remplir l'espace laissé vide par cette mutilation. On recueille cette sève dans un récipient et on en remplit des tonneaux où on la laisse fermenter. La boisson qu'on obtient ainsi conserve un goût d'herbe qui surprend le palais des Européens. Mais les indigènes en raffolent et en font une énorme consommation. Dans les cabarets ou « pulquérias », afin d'attirer le chaland par l'œil en même temps que par le gosier, on colore sa liqueur favorite des teintes les plus engageantes, en rose, en bleu de ciel. Le pulque grise comme l'eau-de-vie; cependant les cas d'ivrognerie ne m'ont pas paru très fréquents au Mexique.
Le Ier janvier 1863, le général Douay levait son camp de Palmar, pour porter son quartier général quatre lieues plus en avant, à une petite ville nommée Guetchetolac. Il s'agissait, en étendant notre ligne d'occupation, d'augmenter la zone où nous nous appro-