DISTRACTIONS DRAMATIQUES
qu'ils fussent le lendemain frais et épanouis. Et je me disais que peut-être ces plumets avaient pesé d'un grand poids dans la victoire. Aussi, chez moi, les aciers, les cuivres brillaient comme dessous neufs, et on se serait miré dans les basanes et dans le sabot des chevaux. Tous les jours, nous fournissions un piquet de huit hommes, commandés par un maréchal des logis, au quartier général. J'allais l'inspecter moi-même et je ne le laissais partir que lorsqu'il avait l'air de sortir d'une boîte. On avait pensé au régiment que cette rigueur ne tiendrait pas contre quelques jours de campagne ; mais, comme je ne m'en suis jamais départi, il a bien fallu se soumettre; seulement je passais pour plus raide et plus sec que je ne le suis en réalité, et dans les commencements, il y avait parmi mes officiers beaucoup de préventions contre un chef auquel j'espère que, depuis, ils ont dû rendre justice, en voyant qu'il était l'ennemi de toute coterie, et en voyant aussi les nombreuses récompenses dont a été favorisée cette troupe modèle, et qu'elle devait non seulement à son courage et à sa discipline, mais encore à la chaleur et à l'impartialité avec lesquelles ce chef sut faire valoir les droits de chacun.
Ma seule distraction était d'aller, de temps à autre, à l'hacienda de Tamaris, où j'avais de bons amis, et où les zouaves, toujours ingénieux et toujours gais, avaient organisé un théâtre. On y chantait la chansonnette comique, la romance sentimentale. On y enlevait lestement des saynètes, des vaudevilles et des petites opérettes, et c'était plaisir de voir la verve , l'entrain, la bonne humeur de tous ces braves gens, qui allaient se comporter comme des héros, à ce siège de Puebla, qui rappela par plus d'un côté le fameux siège de Saragosse, en 1808. Il fallait cela pour entretenir le moral du soldat, car le général Forey ne paraissait toujours pas. Il ne venait même pas visiter ses
troupes dans leurs cantonnements, et restait toujours à Orizaba, avec une persistance qui prêtait à une foule de commentaires désobligeants. Les désertions recommençaient, et même quelques sous-officiers disparaissaient. Le général Forey s'en émut assez pour adresser à son armée plusieurs ordres du jour, dans lesquels il la mettait en garde contre les proclamations mensongères des libéraux, flétrissait en termes énergiques le crime du soldat qui abandonne son drapeau devant l'ennemi « et se condamne lui-même, disait-il, à mener désormais une vie misérable et déshonorée, même chez ceux pour lesquels il a trahi son devoir ».
Quelques reconnaissances dans la direction de Puebla, avec des troupes de toutes armes, vinrent seules rompre la monotonie de ce long mois d'attente. Il y eut aussi, à mon hacienda, une grande fête militaire, à la suite du remplacement du 7e bataillon de chasseurs à pied par un bataillon du 3e de zouaves. Il régnait depuis leur formation, entre le 3e de chasseurs d'Afrique et le 3e de zouaves, une grande confraternité d'armes. Mangin et moi, nous mettions tous nos soins à la cultiver, et cet excellent esprit militaire porta ses fruits, dans maintes circonstances où ces deux troupes d'élite se montrèrent toujours disposées à se prêter un mutuel appui, au moment du danger. Le théâtre des zouaves se transporta chez moi, et vint égayer nos longues soirées, avec les meilleures pièces de son répertoire.
Ce fut dans ces réunions du soir que je fis la connaissance du général Marquez, dont la petite armée auxiliaire campait non loin de nous, à Ixtinguo, au pied d'une montagne : le Malinche, dont le nom rappelle la poétique légende de cette jeune Indienne qui se donna corps et âme à Fernand Cortez et l'aida à conquérir l'empire de Montézuma. Cette armée, dont le recrutement avait fort occupé le général Forey, comptait