TRISTE IMPRESSION
Depuis quinze ans de vie africaine, j'avais connu de bien vilains postes, et je les avais connus au milieu des tristesses d'une occupation récente; jamais je n'avais encore ressenti une impression aussi pénible que celle que me causa ma nouvelle résidence, entrevue sous le brouillard et la neige. Ayant de gravir la côte; j'allai me réchauffer quelques instants au foyer hospitalier d'un grand chef indigène que le général de Ladmirault m'avait indiqué comme un homme de confiance, l'agha Couider-ben-Mimouna, personnage très prudent, très avisé, très au courant de toutes les affaires du pays, quoique systématiquement placé en dehors de toutes les intrigues. Il me reçut en frère, et, quand je repris ma route, j'avais déjà le corps et l'âme réconfortés : le corps, par la chaleur du bon feu de sa tente, et l'âme par la chaleur d'une amitié naissante qui devait, par la suite, m'apporter de précieux avantages.
J'entrai dans Boghar à la nuit close. Rien n'était prêt pour me recevoir. Le capitaine Beauvallet, qui m'attendait pour me remettre le service, n'avait pas encore quitté le local affecté au logement du commandant supérieur, et ce local, composé de deux chambres dont l'une servait de chambre à coucher et de salle à manger et l'autre de cabinet de travail et de salon de réception, était vraiment trop étroit pour nous abriter tous les deux. J'allais faire tendre ma tente et camper dans la rue, quand le chef du bureau arabe accourut pour m'offrir l'hospitalité. Le lendemain, je fis connaissance avec l'intérieur du fort. Il n'était guère plus gai que l'extérieur. A part l'hôpital militaire, bâtiment construit, suivant le type traditionnel, sur la déclivité de la côte, et dont les sous-sols d'une façade correspondaient au premier étage de l'autre, tout n'était encore qu'à l'état d'ébauche et installé avec si peu de soin que la poudrière et le four de l'administration n'étaient séparés que par le grenier à bois. Je réclamai aussitôt
contre d'aussi vicieuses dispositions, mais sans le moindre succès. Heureusement, une beile nuit, le feu se mit dans le bois, la poudrière manqua de sauter et tout le fort avec. Le lendemain, le génie daigna m'exaucer.
Outre les services accessoires, hôpital et subsistances militaires, la garnison était composée de deux compagnies d'infanterie : une du 60e détachée de Médéah et une du bataillon d'infanterie légère, plus la compagnie des pionniers de discipline, dite des mutilés, et ainsi nommée parce qu'elle était formée des conscrits qui s'étaient volontairement mutilés pour échapper au service militaire. On ne leur donnait pas d'armes, et ils servaient comme terrassiers. La chefferie du génie était occupée par le capitaine Vincent, fils d'un ancien officier supérieur du 17e léger. Officier jeune, charmant, distingué, ambitieux, il avait le cœur chaud et dévoué, mais la tête un peu près du bonnet. Il avait, en outre, rapporté de l'École polytechnique, avec une instruction supérieure, des allures d'indépendance qui amenèrent vite un petit conflit entre nous. Il réclama, fut désavoué et devint de bonne grâce mon ami fidèle. Je le fis venir plus tard à Laghouat, où il fut promptement décoré. La paix de Villafranca l'arrêta au moment où il allait partir pour l'Italie, comme capitaine dans un nouveau régiment de tirailleurs algériens qu'on voulait créer. Pour parvenir plus vite, il demanda alors à servir aux colonies, fut envoyé à Gorée et mourut de la fièvre jaune en y arrivant. Je le regrettai infiniment. Boghar possédait aussi un commandant de place, le capitaine Fricot, vieil officier de l'état-major des places, qui jouissait là d'une retraite anticipée. Il était marié avec une femme aussi âgée que lui. M. et Mme Fricot rappelaient vaguement M. et Mme Denis, et leur couple vénérable servait de cible perpétuelle aux quolibets de nos jeunes gens. Ils se racontaient que la