MARCHE EN BATAILLE
la fit rentrer dans la place. Le 17, de grand matin, toute l'armée s'ébranlait, pour prononcer son mouvement définitif sur Puebla. Le temps, gris et troublé, les jours précédents, par de fréquentes averses et de violents orages , s'était remis au beau , et toutes les musiques, les tambours, les clairons saluèrent le lever du soleil.
C'était magnifique !
Arrivées à un endroit appelé Amalucan , les deux divisions se séparent. La division Bazaine tourne à gauche, et marche jusqu'à l'hacienda de San-Bartholo, où elle prend position, tandis que la division Douay tourne à droite, et va s'établir sur le Cerro (monticule) San-Juan, se prolongeant de là jusqu'à la route d'Amatlan.
On aurait dit d'une pince immense, qui s'ouvrait au sud de Puebla pour aller se refermer au nord, derrière la ville.
A peine arrivés à San-Bartholo, nous déposons nos bagages, et équipés à la légère, avec un bataillon du 3e de zouaves, deux bataillons de chasseurs à pied et une batterie d'artillerie, nous suivons le général Bazaine, qui va reconnaître le front de la place. Pendant toute cette journée, nous jouîmes du plus grandiose de tous les spectacles. Puebla, grande et belle ville, très régulière, sorte de damier gigantesque et fortifié, renfermant en quantité des couvents, des églises, de très beaux édifices , occupe exactement le centre d'une plaine en forme de cuvette évasée, dont les horizons sont bornés par les plus hautes montagnes du Mexique et par ces deux géants : le Popocatepetletl'Istaccihuatl, qui semblent soutenir, de leurs fronts éternellement blancs , la voûte azurée du ciel . Ce bassin est semé de villages, de riches fermes, qui semblent dormir au milieu de leur splendide culture et entre des bouquets de bois. 1
Tout cet ensemble respire la splendeur, la richesse et la magnificence. Or, la route que nous suivions court sur les crêtes qui forment comme le rebord de la cuvette, et, bercés par le pas élastique de nos montures, enivrés par un air printanier, nous avions sans cesse devant les yeux les dômes, les clochers, les terrasses, les toitures de la ville, le panorama de ses environs. De loin en loin, un coup de canon inofïensif tiré de la place sur nous, ou quelques coups encore plus inoffensifs de carabine des vedettes à cheval dans la plaine, pimentaient nos plaisirs de touristes en nous rappelant que nous étions des soldats. Nous revînmes, le soir, coucher à San-Bartholo, éreintés, mais émerveillés. Le lendemain, nous repartîmes de grand matin pour organiser l'investissement de la moitié de Puebla, notre division se reliant, par le Cerro San-Juan, à la division Douay, qui investissait l'autre moitié.
Le général Bazaine, qui était passé maître en ce genre d'opérations, fit garder, couper et occuper, en force, toutes les routes. Nous bivouaquâmes, le soir, en vue des remparts. La nuit fut tranquille, et le lendemain l'investissement complet était terminé par l'occupation, surj notre gauche, d'un moulin où l'on échangea quelques coups de canon, et où nous retrouvâmes les troupes du général Douay, qui avait opéré comme nous, mais sur la droite. Je vins, avec mes deux escadrons de chasseurs d'Afrique, camper à portée de canon de la place, au bord d'une grande mare d'assez bonne eau, qu'on appelle la Lagune de San-Balthazar, et le général de Mirandol fit dresser sa tente au milieu de nous.
Rien n'aurait plus dû s'échapper de la place. Cependant, dans la nuit du 21 au 22 mars, par apathie, par négligence, peut-être bien par connivence, les troupes auxiliaires du général Marquez laissèrent filer 1,500 cavaliers, qui allèrent rejoindre l'armée de secours du