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DEVANT LA PLACE

siège régulier, et l'heure de sa chute pouvait être mathématiquement prévue. Si, au contraire, on prenait pour objectif le fort de Carmen, on avait en face de soi tout le front sud, espèce de longue courtine protégée, à chacune de ses extrémités, par un bastion dont les feux auraient battu les flancs de l'assaillant. La prise de ce fort eût été la victoire immédiate et complète, car il donnait accès au cœur de la place. Mais elle exigeait un plus rude coup de collier que celle du fort de San-Xavier. Pour me servir d'une comparaison familière, attaquer Puebla par San-Xavier, c'était saisir son adversaire par un bras ou une jambe ; attaquer Puebla par le fort de Carmen, c'eût été saisir son adversaire par le ventre. Le général Forey opta pour le bras ou la jambe. Le plan lui parut plus en rapport avec les moyens d'artillerie dont il disposait. Nous avions cinquante-six bouches à feu, dont huit de siège. Puebla avait sur ses remparts quatre-vingt-seize bouches à feu, dont huit seulement pour le fort San-Xavier. Cinquantecinq autres bouches à feu en réserve portaient à cent cinquante et un canons l'armement total de la place. Et puis M. de Saligny n'était-il pas là pour affirmer que ces canons, ces parapets, ces forts n'étaient qu'un décor ; que derrière eux fermentait une population cléricale qui attendait impatiemment sa délivrance, et était prête à tomber aux genoux de ses vainqueurs?

Le général Forey le croyait, parce que l'on croit ce qu'on désire, et il ne soupçonnait pas du tout la résistance qu'on lui préparait. Il avait dit et répété souvent qu'il ne venait pas chercher au Mexique une gloire nouvelle, qu'il en avait été saturé dans ses campagnes précédentes ; mais qu'il voulait faire une campagne en quelque sorte administrative, et rendre la paix et le bonheur à un beau pays et à de braves gens livrés au pillage et à l'anarchie, qui n'avaient besoin que d'ordre et de sécurité pour marcher de pair avec les

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peuples les plus civilisés, dans la voie du progrès. Compienait-il déjà la vérité qui commençait à sauter aux yeux des clairvoyants, à savoirque l'Empereur ne s'était pas mis sur les bras une affaire aussi grosse que celle du Mexique, par compassion pour les Mexicains ou par faiblesse pour les hommes d'affaires ; qu'il avait une arrièrepensée, une arrière-pensée plus grandiose que grande, nébuleuse, extravagante, dont la dernière formule, presque inexpressible, eût été celle-ci : la reprise du continent nord-américain par les races latines, ou au moins le partage de ce continent entre Latins et Anglo-Saxons ? Je n'en sais rien. Dans tous les cas, sans être assez vain pour croire que Puebla céderait à une chiquenaude, il espérait bien ne pas être arrêté trop longtemps par elle. Et quand elle lui résista avec un véritable héroïsme, sa surprise et son dépit percèrent dans des ordres du jour où il la traitait d' « arrogante ». Quelqu'un que la confiance imperturbable de M. de Saligny n'avait pas gagné, c'était le commandant Billard, des voltigeurs de la garde, le chef du bureau politique, le futur général Carrey de Bellemare. Il ne croyait pas du tout à l'influence du parti clérical, et il avait cherché à mordre sur le parti libéral, en organisant une sorte de pronunciamiento contre le gouvernement de Juarez. Mais le commandant s'illusionnait sur son importance et comptait trop sur la bienveillance de son général. M. de Saligny eut vent de cette intrigue mal conçue et la fit échouer par des indiscrétions calculées, qui eurent pour résultat de transformer en ennemis irréconciliables les hommes avec lesquels on avait essayé de négocier. Il commit même la faute de repousser les avances de Santa-Anna, l'ancien dictateur, qui avait eu la jambe emportée en défendant jadis la Vera-Cruz contre l'amiral Baudin, personnage très considérable et très influent, dont nous aurions pu utiliser les services.

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